Embruns et quotidien

Publié le par sab

C’est fou, vous pouvez m’insulter ça me semblera normal, mais je découvre seulement aujourd'hui « Pêcheurs d’Islande ».

C’est curieux cette sensation, penser que je feuillette un livre de poche dont le texte a été écrit il y a plus de 120 ans. 120 ans c’est, quoi, 3 générations. Penser que cet homme-là, qi a écrit ce livre-là, vivait du temps de mon arrière-grand-mère, ou peut-être arrière-arrière-grand-mère. Penser que 122 ans, c’est quand-même un gouffre du temps. Et que de tout ce temps, je découvre seulement aujourd'hui ce livre-là. Et ce nom que je connaissais, je peux finalement le recoller à ce livre-là. Et ce livre-là à cette date-là. Et cette date-là dans mon histoire personnelle.


Mais enfin, je n’arrive pas vraiment à décrire cette sensation du temps...relatif. 120 ans c’est une époque où le ciné n’existait pas, les photos étaient rares, il n’y avait certainement pas l’électricité, les routes étaient en terre, les gens voyageaient en charrettes ou en train à vapeur, ils s’éclairaient à la bougie, se levaient avant l’aube pour travailler les champs, veillaient auprès du feu en hiver, où se répandaient histoires et contes, où la marmite restait suspendue le jour durant au-dessus du foyer.

Et moi je suis là, dans mon lit, dans mes draps propres qui sentent le fruit rouge, et sur internet discutant inconsistances avec la Chine et l’Italie, pieds nus et buvant du maté. Sous ma fenêtre passe le vendeur de fruits et légumes, avec sa charrette et son unique cheval. Il a investi dans un petit haut-parleur, pour que les gens du quartier l’entendent arriver « Sandia 5 pesos, etc. ». Mais les chiens se chargent de loin en loin de relayer la nouvelle. Pas un cheval ne passe inaperçu dans la Banda. Et puis le vendeur de lait aussi, transportant les grandes jarres de fer. Il y a ici un Italien, Marino, qui vit un peu plus haut, qui fait pousser quelques légumes dans son potager, et de temps à autre il passe avec sa brouette proposer sa production aux voisins. Hier on lui a acheté des oignons blancs et de la roquette, bien verte, bien odorante. Il nous a offert une belle poignée de persil, et plusieurs jeunes pieds de ciboulette, pour les planter chez nous. En nous recommandant de bien prendre garde que les chiens ne les piétinent pas. Enfin, ces jours-ci, avec l’été qui ne veut plus s’en aller, la voisine a arrêté de cuisiner les tamales, mais quand vont revenir les jours froids elle va se remettre à en faire. Et tout le quartier va embaumer la cuisine paysanne. Elle les fait dans son jardin, dans une énorme marmite chauffée au feu de bois. Souvent on la voit, une gamine à la main, aller et venir chercher de petits fagots de bois dans le quartier. Traditionnellement les tamales sont produits en quantité relativement importantes et se conservent comme ils peuvent, avec le froid ambiant. C’est pour ça qu’on languit tout l’été de sentir cette odeur qui va nous dire qu’enfin, les froids sont arrivés.

C’est mon quartier, et malgré tout ce qui me baigne dans mon XXIe siècle, il ne m’est pas difficile d’imaginer ce qu’a pu être la vie au XIXe s. Mais il aura fallu 122 ans pour que ce livre arrive entre mes mains, et 28 ans pour que je me rende compte de son existence, et de mon ignorance. Avec l’éloignement, chaque livre est une révélation.

Publié dans Pensées

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