Archéologie du Nord-Ouest argentin : Periodo Formativo

Publié le par sab

    Encore une fois, je dois dire que j’ai fait fort en vous maintenant sous silence pendant deux ans et demi les détails les plus significatifs de ma nouvelle vie argentine. Avouons, pour une archéologue, l’archéologie peut faire partie des choses signifiantes. Et je vous imagine bien, vous, pensant la puna et Laguna Blanca dans un halo de mystère où l’oxygène se fait rare. Enfin, voilà donc votre remède : un cours magistral sur l’archéologie de la puna et du Nord-Ouest argentin (NOA). Oui, vous pouvez souligner enfin. Ça se comprend.

D’abord, un cadre historique.. moi ça me fait toujours bizarre de penser qu’ici le XVe siècle c’est encore la préhistoire...

« Pour une plus claire compréhension des cultures d’agriculteurs-éleveurs, qui couvrent une période d’un peu plus de 1.700 ans, nous les avons regroupées en trois étapes principales :

- la Période Formative (Formativo, o Temprano) va de l’apparition des premières cultures jusqu’à l’an 650 ap. J.-C. ;

- la Période Moyenne (Medio) depuis l’an 650 ap. J.-C. jusqu’à 850 ap. J.-C. ;

- la Période Tardive (Tardio) depuis l’an 850 ap. J.-C. jusqu’en 1480 approximativement, quand commencerait la période que nous appelons Inca.

- la Période Inca va depuis l’arrivée des incas jusqu’à la première entrée des conquistadores espagnols.

- nous appelons Période Hispano-Indigène le laps de temps postérieur à la découverte mais pendant lequel les aborigènes n’ont pas encore été conquis et conservent leurs cultures propres.

- la Période Coloniale, depuis que les cultures ont été assimilées à la vie et au système institutionnel espagnol. »


La Période Formative

Jusqu’à présent, la culture d’agriculteurs-éleveurs de plus grande antiquité est celle appelée Tafí, découverte dans la vallée homonyme dans l’ouest de la province de Tucumán. (...)

La culture Tafí

Patron de peuplement : habitations aux murs faits de grands blocs de pierre, (...). Chaque unité d’habitation se compose d’un cercle de 10 à 20 m de diamètre autour duquel s’organisent d’autres plus petits, de 3 à 6 m, et dont le nombre varie de 1 à 7. Chacune des unités ainsi définies est séparée de la plus proche par une distance de 100 à 300 m. Le grand cercle central était le patio où se réalisaient les tâches domestiques ( mouture des grains et préparation des repas) et, de plus, où s’enterraient les morts de la famille. Les cercles plus petits qui entouraient le patio étaient des habitations au toit de branches et paille.
La forme, disposition et taille de ces peuplements suppose un type spécifique de lien social, peut-être la famille étendue. (...)

Economie : éminemment agricole. La plus grande quantité de sites se trouve à proximité de cones de déjection, favorisant les cultures. Le nombre de terrasses, simples carrés délimités par des pierres basses, est très abondant. La présence de mortiers (conanas) suggère l’hypothèse qu’ils cultivaient des plantes de types très variés et qu’elles étaient moulues pour être utilisées comme aliment farineux. La grande quantité d’os de lama dans les sites d’habitat parle de l’utilisation de cet animal comme élément de transport et source d’aliment et de laine.

Culture matérielle : peu de pointes de projectile de pierre, c’est pourquoi nous supposons que celles-ci étaient en bois ou autre matériel périssable ; pierres de fronde : leur usage comme arme a dû être populaire ; hache, utilisée emmanchée pour couper du bois ou dans les tâches agricoles. L’usage de boleadoras paraît être attesté par quelques exemplaires en forme de poire.

Les individus de cette culture avaient la coutume de fumer une espèce de nicotiana en pipes de pierre et céramique (figures animales ou êtres humains sculptés).

Céramique : grossière, sans aucun décor et à parois lisses. Il existe aussi un type peint rouge, mais en très faible quantité et sans autre décor. Les poids des fuseaux (torteros) utilisés pour filer la laine pour leurs textiles étaient fabriqués en céramique.

Métallurgie : quelques anneaux de cuivre ont été découverts.

Sculptures de pierre : masques et menhirs –typiques de cette culture-, dont beaucoup portent d’étranges figures sculptées. Les menhirs se trouvent au centre d’enclos circulaires ou rectangulaires plus ou moins grands.

     Le travail pour construire, transporter et ensuite positionner ces monolithes dans les centres cérémoniels suppose l’existence d’un lien social qui planifie les efforts du groupe. La tâche collective se manifeste aussi dans les travaux consacrés à la culture, tels que les terrasses et chemins.

Datation : aux alentours du changement d’ère et il ne fait pas de doute que son arrivée dans cette zone a pu se passer plusieurs siècles auparavant. (...)

 
La culture de La Candelaria

Situation géographique : département de la province de Salta où elle fut découverte : à l’est et au sud de Salta et au nord de Tucuman.

Patron de peuplement : constructions sans pierre.

Culture matérielle : céramique : urnes, céramique de couleur rouge ou noire. Les urnes, récipients de grande taille, servirent pour les inhumations d’enfants et d’adultes. Elles ne portent pas de décor peint, mais des frises géométriques formant des angles ou zigzags autour du col et faites sur la pâte fraîche. Il est aussi commun qu’elles présentent des applications de petites figures modelées. La couleur de la surface externe est grise-rougeâtre ou noirâtre. Les parois sont fines même pour les pièces de grand volume, ce qui dénote une technique céramique épurée. La forme est globulaire ou allongée à fond arrondi. Un petit vase fait office de couvercle.

Les vases de céramique polie et brillante sont décorés de pointillés, gravures ou modelages. Les dessins géométriques incisés sont communs (...).

Pierre : haches en pierre polie et pointes de flèches en obsidienne ou verre volcanique. Ornements en coquillages.

La culture Ciénaga

Situation géographique : site homonyme sur les rives de la rivière Hualfín dans le département Belén, province de Catamarca. (...) La dispersion géographique de la culture Ciénaga couvre, du nord au sud, une partie de la vallée Calchaquí, la totalité des provinces de Catamarca et Salta et la portion nord de San Juan. Dans la région de la puna on la trouve à Laguna Blanca (Catamarca).

Datation (moyenne) : autour de 300-350 ap. J.-C. Elle a dû perdurer au moins jusqu’au début de la culture Aguada, approximativement en 650 ap. J.-C.

Economie : principalement agricole avec des travaux d’irrigation surtout dans les cônes de déjection. La plante la plus cultivée est le maïs, dont nous connaissons diverses espèces. Ils collectaient les fruits du chañar et du caroubier (...). Un facteur important dans l’économie a dû être l’élevage de lamas.

Patron de peuplement : A Laguna Blanca des habitats semi-enterrés à plan ovale, de 4 à 5 m de diamètre ont été découverts, inclus dans des champs de culture ou enclos de semailles.
(...)
Culture matérielle : céramique où prédomine la grise-noirâtre et décorée d’incisions. Il existe aussi des types peints : engobe ou bain blanc-crème à figures noires géométriques ou zoomorphes. (...)

Urnes funéraires, pipes ; haches de pierre polie quadrangulaires, vases en pierre à savon ; haches métalliques, (bronze, or), pendentifs ; outils à tisser en os.

Métallurgie spécialisée du bronze : existence d’une classe d‘artisans, au moins vers la fin de cette culture.

(...) Sur les parois rocheuses de certains sites, particulièrement de Laguna Blanca, des pétroglyphes ont été identifiés qui reproduisent les motifs décoratifs de la céramique, comme par exemple des singes fumant la pipe ou des lamas félinisés. (...)

    En partie contemporaine et sur certains sites mêlée à la culture Ciénaga, apparaît la culture Condorhuasi. (...)

Situation géographique : site éponyme dans la vallée de Hualfín (province de Catamarca). (...) Les sites archéologiques de la culture Condorhuasi ont été totalement pillés et détruits (...)

Des éléments intrusifs Condorhuasi apparaissent à Laguna Blanca. (...)

Datation : autour de 300 ap. J.-C. La position chronologique définitive de Condorhuasi reste très difficile à établir. (...)

Economie : quasi la même que la culture Ciénaga, sauf que l’élevage de lamas prend plus d’importance (présence de squelettes de lamas sacrifiés dans les tombes).

Patron de peuplement : (...) à Laguna Blanca les habitats sont plus ou moins semblables à ceux de la culture Ciénaga.

Culture matérielle : (...) Il existe des types nombreux et variés de céramique Condorhuasi. La plus connue est le Condorhuasi polychrome (surface externe polie de couleur rougeâtre portant des frises géométriques noires ourlées de blanc), dont les formes les plus communes sont les formes humaines assises ou rampantes. (...)

Tombes : à Laguna Blanca ce sont des chambres mortuaires de plan ovale ou carré fait de lauzes, qui peuvent contenir un ou plusieurs squelettes. (...)

 
    A l’extrême sud de la Puna, dans l’oasis de Laguna Blanca et à Tebenquiche, des cimetières, champs de culture et habitats ont été trouvés (particulièrement à Laguna Blanca), qui correspondent à trois cultures différentes identifiées par leurs types céramiques : Condorhuasi, Ciénaga et une qui semble proche de La Candelaria. Les champs cultivés, entourés d’un mur de pierre d’environ 1,2 m de haut, sont situés dans les cônes de déjection et sur les versants. Dans ceux-ci se trouvaient dispersés les habitats de plan rectangulaire ou circulaire. Il s’agit d’un peuple qui cultivait avec intensité et connaissait l’irrigation. Leurs systèmes de culture ont perduré jusqu’à nos jours : les champs utilisés il y a 1.500 ans sont encore utilisés par les habitants actuels. Les ressources agricoles ont dû être complétées par un élevage intensif de lamas.

(...)"

Textes extraits, traduits (et accomodés) de Arqueología argentina, A. Rex González, J. A. Pérez, Paidós, Buenos Aires 1976.

Au vu de la date, vous comprendrez qu'il y a certaines choses un poil dépassées, mais il s'agit d'une présentation claire de l'état archéologique dans le NOA. Evidemment, on a beau dire, l'état des connaissances n'a pas non plus fait des progrès fulgurants depuis la publication. Je rappelle a tout hasard qu'il y a environ 400 archéologues (chercheurs et étudiants titulaires au moins d'une licence -soit 5 ans d'études-) sur tout le territoire argentin. Ça laisse rêveur...

Pour le reste, c'est toujours un peu obscur, la description de céramique, donc si vous voulez vous faire plus qu'une idée, sur ce site d'art du NOA vous trouverez une page avec des exemples pour chacune des cultures présentées ici. Un autre site, plus détaillé encore : ce manuel d'archéologie de Catamarca.

Et une jolie perle de González et Pérez : « Toute la série céramique Condorhuasi révèle le bon goût qui caractérisait les artisans de cette culture (...) »

Si ça c'est pas de la rigueur scientifique...

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Alain MARC 22/05/2008 18:47

Bonjour et félicitations, vous entrez dans la grande famille des carnettistes d’Over-Blog, c’est avec plaisir que j’accueille votre blog dans la communauté des carnets de voyages, puisque vos articles concernent notre communauté et peuvent effectivement intéresser de nombreux internautes, tant par la qualité de vos travaux, que leur variété .
Je vous y souhaite donc la bienvenue et vous félicite pour l’intérêt de votre journal en ligne .
Je ne doute pas que par la constance de vos articles, que par leur attrait et le bon niveau de vos publications, vous participerez avec succès à la marche en avant de cette communauté dont nous constatons avec plaisir qu’elle est en train de devenir une référence, au-delà même de la plateforme d’Over-Blog .
Alors maintenant à vos pinceaux (d'archéologue), à vos stylos, pour nous offrir avec toujours plus de talent votre contribution à la connaissance de la beauté et des richesses sans frontières, n'hésitez pas à publier avec nous souvent, et je sais que vos articles seront appréciés des visiteurs de la communauté .
Bien cordialement,

Alain MARC