Corto Pratt

Publié le par sab

    Je ne peux décemment pas vous laisser là... maintenant que j'ai attisé votre curiosité au sujet de Pratt. Ce qui m'émerveille littéralement chez lui, c'est cette facilité avec laquelle il reconstruit une histoire qui nous nous amène à perdre totalement nos repères entre l'Histoire, et son histoire...
Pratt a dit quelque chose comme : "Borges a toujours raconté des mensonges comme si c'était la vérité. De lui j'ai appris à raconter la vérité comme si c'était des mensonges."
Et puis, invariablement, il y a ce style dans l'écriture... jubilatoire. On a dit de Corto Maltese qu'il était sarcastique. Peut-être, mais sans s'arrêter à Corto Maltese, d'autres personnages sont autant de perles, comme le Danakil Cush..     Pour vous donner une idée de la trame que Pratt a tissé autour de ses personnages, véritable toile d'araignée où tout se recoupe, se croise, se valide... même les personnages de ses différentes séries se connaissent entre eux, voire apparaissent en guests..
Voici donc quelques archives concernant Corto Maltese :

Document numéro un

A l’Amiral Nagumo :

    Concernant l’écrivain nord-américain Jack London, les plus étroites mesures de surveillance ont été maintenues, durant son intervention comme correspondant de guerre sur le front à Port Arthur. Son attitude a causé divers problèmes, étant donné qu’il expose ses opinions sans la moindre précaution dans les cercles de nos officiers, parmi lesquels il compte quelques amis. London est un personnage inclassable, qui ne se gêne pas pour répandre ses idées socialistes, chose facilement détectable dans son œuvre littéraire, mais qui en plus défend la présence des Etats-Unis dans le Pacifique justement comme barrage contre notre expansion. Il affirme qu’entre le Japon et les Etats-Unis surgira, avant ou après, une guerre au sujet de l’hégémonie sur l’immense marché chinois. Son attitude ambigüe nous pousse à le considérer comme un simple écrivain et non un agent secret comme l’indiquaient certaines accusations d’autres journalistes étrangers. 

    Parmi les amitiés de London se trouve un jeune marin, certainement italien, qui voyage avec un passeport britannique. Son nom est Corto Maltese et il compte, malgré son jeune âge, de nombreuses relations parmi la population chinoise et mandchoue. Nous croyons qu’il pourrait s’agir d’un agent anglais car son signalement correspond à celui d’un mousse adolescent qui participa activement aux combats de Pékin durant la révolte des « Boxers » il y a cinq ans. Je demande à ce que les informations sur Corto Maltese soient envoyées et consignées dans les dossiers militaires de nos ambassades car nous le considérons potentiellement dangereux pour nos intérêts.

Major Okeda, officier responsable de l’information militaire sur le front de Port Arthur. 1905.
(D’après l’archive du Kempetai, service secret militaire du Japon).

 

Document numéro deux

Votre Excellence Monsieur l’Ambassadeur Oblomov :

    Concernant l’ex-sujet du Tsar qui maintenant signe sous le nom de Joseph Conrad, il s’agit d’un noble polonais qui a été en relation avec les cercles anti-russes de l’exile. Il a pris sa retraite comme capitaine de la Marine Marchande Britannique et s’est établi comme écrivain indépendant dans la campagne du Dorset.

    Nous croyons qu’il est en contact avec les exilés socialistes par le biais d’un marin d’origine anglaise appelé Corto Maltese. Ce jeune homme a voyagé avec le capitaine Conrad et une grande amitié les unit. Il conviendrait d’ouvrir un dossier pour ce Corto Maltese. Les indices le désignent comme agent des terroristes socialistes.

Ivan Krilenko, délégué de l’Okrana à l’ambassade de Londres. 1909.
(D’après les archives de l’Okrana, police politique tsariste, ouvertes à la presse en 1919 sur ordre de Lénine).

Document numéro trois

Monsieur le Secrétaire d’Etat.

    J’ai le regret de vous informer que toute notre opération sur la côte caribéenne de Mosquito a été un échec. L’insurrection nationaliste a triomphé et nous avons perdu lors des combats un officier des « Marines », dix soldats et un chargé d’opérations spéciales de l’ambassade. Les rapports signalent comme responsable de notre échec un certain Corto Maltese, que pensons être un agent international anarchiste. Nous avons besoin d’une autorisation pour la liquidation physique de ce révolutionnaire étant donné qu’il voyage avec un passeport espagnol et sa disparition pourrait être le sujet d’un incident international, au vu du peu de sympathie que nous portent les diplomates espagnols.

A.W. Dulles. Responsable du service d’information U.S.A. dans la région des Caraïbes. 1915.
(Document tiré des archives de Pandora Groovesnor, l’anthropologue mondialement connue, auteure de « La vieille trace des dieux ».)

 

Document numéro quatre

Au Lord de l’Amirauté Winston Churchill :

    Concernant l’aventurier Corto Maltese, j’envoie répondre que son intervention a été très favorable à notre opération de capture de Durban. Son courage serait digne de la plus haute récompense militaire, mais étant donné le caractère individualiste du marin, je propose de lui délivrer une forte quantité pécuniaire. Je joins rapports de son intervention pour les archives du service. Ils ont été visés par le lieutenant-colonel Lawrence et le responsable d’opérations en Arabie Saint-John Philby.

    J’ai la désagréable obligation de vous communiquer que notre agent local, désigné sous le nom de code de « El Oxford », est tombé dans l’action durant la révolte antiturque de Durban. Je regrette d’être celui qui vous en informe pour la grande amitié qui vous unissait au décédé.

Capitaine Harold Alexander, officier en charge du I.M.5 au Moyen-Orient. 1918.
(D’après les archives privées de Sir Winston Churchill).

 

Document numéro cinq

Rapport interne. G-2. Pour le Directeur Général :

    Je crois pouvoir affirmer en toute sécurité que Corto Maltese est un agent de l’Internationale Communiste.

    Le premier rapport qui le mentionne dans les activités antiaméricaines nous a été donné par Monsieur Lane Wilson, Ambassadeur des U.S.A. à Mexico durant le régime du président Madero. Monsieur l’Ambassadeur a localisé, grâce à ses informateurs, Corto Maltese dans le quartier général des insurgés dans les montagnes de Morelos. Le général subversif Zapata en était très ami et il apparaît que le marin était chargé de faciliter les contacts et la provision d’armes. Un anarchiste espagnol, qui n’a pu être identifié, l’accompagnait dans ces missions.

    Corto Maltese est ami du dramaturge Eugene O’Neill avec lequel il a navigué en diverses traversées. Nous sommes certains qu’à travers celui-ci il est entré en contact avec le bolchévique John Reed, qui est l’un des chefs de la Komintern et ami personnel de Léniné et Trotski. On a également signalé diverses actions dudit marin avec l’écrivain socialiste Jack London qui s’est suicidé il y a cinq ans.

    Il pourrait y compris s’agir d’un agent double, car il compte avec la protection du service secret anglais qui lui a facilité des couvertures en plusieurs occasions.

    Elément très dangereux. Il convient de décider de son élimination.

E. Hoover. Washington, 1921.
(D’après les archives de la présidence, U.S.A.).

 

Document numéro six

Cher Léo :

    Ta carte m’a procuré une grande joie mais ce que tu me demandes est hors de mes envies. Tu sais déjà qu’en tant qu’officier des carabiniers, j’ai été des années durant monarchiste et surtout antimafia. J’ai accompagné Mori en Sicile et l’ai aidé dans sa lutte contre l’ "Honorable Société". Comme j’étais l’ami d’un préfet de Mussolini, on n’a pas tardé à me considérer un inconditionnel du fascisme. Pendant la Résistance j’ai commandé dans le nord une brigade de partisans et cela m’a valu l’étiquette de marxiste. Avec le temps les rumeurs ont persisté, et ainsi pour les communistes je suis un fasciste et pour les fascistes un communiste. J’ai eu de la chance qu’on m’envoie à la retraite à l’âge réglementaire, parce que je suis sûr que sinon on l’accuserait aussi d’être de mèche avec les « Brigades Rouges ». Parler des années cinquante ne m’intéresse pas, je ne te serai donc d’aucune aide pour le roman que tu prépares en ce moment. A mesure que je vieillis, j’oublie un peu plus le passé récent pour mieux me souvenir des amis de jeunesse... Je suppose que cette madeleine proustienne est une façon de me sentir jeune.

    Maintenant que je ne crois plus aux héros et que je me sens enclin à ne pas croire non plus en les hommes, je me souviens avec tendresse d’un ami qui a laissé dans ma mémoire un sillage long et bleu. C’était un marin de Malte que j’ai connu à Venise à la fin de la Première Guerre Mondiale. Peut-être l’aventure que l’on a vécue ensemble t’intéresse-t-elle. C’était un cas d’espionnage autrichien auquel était mêlée une espionne spectaculaire (quelle époque ! où les agents avaient recours à leurs charmes et non à la cybernétique et à la sociologie politique !) appelée Venexiana Stevenson. L’affaire s’est soldée par la mort d’un notable d’une ancienne famille vénète qui croyait que la Mata-Hari avait besoin d’être protégée. Il y aura toujours un idiot amoureux prêt à sacrifier sa vie pour la femme qui l’utilise ! Corto fut le principal protagoniste de l’aventure et c’est là qu’a commencé une belle amitié qui continuerait plus tard dans les îles du Dodécanèse.

    Je te joins tous mes papiers au sujet de cette lointaine aventure vénitienne qui me servit pour connaître l’un des rares hommes libres que j’ai rencontré dans ma vie déjà dilatée. J’ai beaucoup aimé le portrait que tu as fait du jeune carabinier dans « Le jour de la chouette » et je me réjouis que ce que je t’ai raconté t’ai servi pour écrire un livre si extraordinaire.

    Je t’embrasse, et écris au vieux.

Antonio Sorrentino, général retraité des carabiniers. 1970.
(D’après les archives de documents de l’écrivain sicilien Leonardo Sciascia).

Document numéro sept

Cher Willy :

    Tu me disais que je ne savais pas ce que j’allais faire à Kiel. Maintenant je le sais, je vais rencontrer un type étrange qui m’a raconté des histoires qu’un jour je porterai au cinéma et je suis sûr que ce seront des œuvres maîtresses. Mais je vais commencer par le début.

    Fatigué des colères de la rue, des chansons nazies et de la population obtuse, je me suis réfugié dans le quartier du port. A la taverne « Les sept mers » j’ai rencontré un groupe de marins parmi lesquels se trouvait le vieux Boelke. Comme il fallait s’y attendre, ils étaient tous plus rouges que la Rosa Luxembourg, mais il y avait avec eux un type méditerranéen qui se moquait d’eux au sujet de la sacro-sainte Révolution. Il affirmait qu’en Allemagne il n’y aurait une révolution populaire que quand les masses obtiendraient une autorisation du parlement pour la faire. Automatiquement je l’ai qualifié d’anarchiste et me suis demandé ce que pouvait bien faire un « noir » dans ce nid de bolchéviques.

    Par les commentaires du groupe j’ai appris qu’il était dans les barricades de Hambourg et que grâce à ses contacts Hans Khale et d’autres chefs communistes avaient réussi à s’enfuir d’Allemagne enrôlés comme membres d’équipage sur des bateaux étrangers.

    Nous sommes devenus amis et quand il a su que je travaille pour le cinéma, il m’a dit que les films finiraient par être l’opium du peuple, sauf à Hong Kong où l’opium du peuple serait toujours l’opium. Un matin et en l’honneur de mon nom (apparemment un de ses amis russes s’appelle aussi Von Stemberg), il m’a raconté une histoire sur une Lady anglaise, de famille allemande, qui travailla pour nous pendant la guerre mondiale. A mesure que la bouteille de rhum se vidait, ses commentaires se sont faits plus précis, plus vivants. Au travers de ses paroles, je suis tombé amoureux de Lady Rowena, de sa beauté froide, de son charme et de sa sérénité devant le poteau d’exécution. Il m’a ensuite parlé d’une fantastique aventurière appelée Shangai Lily et d’un étrange voyage dans un chemin de fer asiatique. J’ai pris des notes comme un possédé pour pouvoir un jour développer ces récits.

    Au matin nous sommes allés jusqu’à son hôtel. Une douche, un bon petit-déjeûner et tout-à-coup l’inquiétante présence de deux officiers de marine qui se dirigent vers notre table. J’ai pensé que le désastre commençait et je me suis vu dans une prison militaire, mais les officiers se mirent au garde-à-vous, avec en plus de la correction, du respect, devant Corto Maltese qui les qualifia de commission d’accueil. Nous nous sommes ensuite rendus en voiture officielle de la marine jusqu’au port. Le quai final était barré par une compagnie de fusiliers navals qui présentaient les armes en uniforme de gala. Il y avait une centaine d’officiers, tous portant la Croix de Fer, et il y avait également l’Amiral Doenitz, qui salua Corto d’une poignée de mains effusive et le remercia pour son témoignage.

    Le silence se fit. Un clairon fit vibrer le vent en le coupant avec le salut aux morts. L’amiral, suivi seulement par Corto Maltese, s’approcha de l’extrémité du quai. Il sortit d’une petite boîte une Croix de Fer d’or et mentionna un officier nommé Slütter, exprimant le vœu que la décoration soit emporté par les eaux jusqu’à l’endroit où il repose. Tous ceux qui étions présents paraissions nous convertir en statues tandis que la Croix de Fer volait dans les airs avant de plonger dans la mer. Ensuite, Doenitz, je te jure que les amiraux peuvent être des êtres humains !, le regard humide et brillant, serra Corto dans ses bras et le remercia de nouveau.

    Le midi nous mangeâmes au siège du commandement naval. J’étais plus que confus : un « noir » aimé par les rouges et respecté par les militaires... inexplicable. A la fin du repas, Corto se leva, un verre à la main, et dit :

    « Cela fait des années que de ce même port est parti notre ami Slütter. Comme tout bon marin il était un gentleman romantique qui était naît hors de son temps. Sans le savoir et au commandement de son sous-marin, il naviguait vers l’amour, la mort et la gloire. Son amour fut une nord-américaine à qui il ne confessa pas ses sentiments et qui cependant ne l’oubliera jamais. Sa mort face au peloton d’exécution, la vengeance de ses ennemis pour son héroïsme. Et sa gloire, celle de s’être converti en la plus belle légende des corsaires allemands. Je lève mon verre pour trinquer au lieutenant Slütter, et j’espère que lorsqu’arrivera l’heure de notre dernier noyage nous sachions l’affronter avec la même dignité. »

    Tous debout nous bûmes d’un trait et à la mode russe lançâmes nos verres vides dans les flammes de la cheminée. Le repas se termina là.

    J’ai voulu demander à mon ami des détails sur cette histoire, mais son silence n’y invitait pas. Nous nous sommes séparés à la gare avec la promesse de nous revoir, mais qui sait où ? Maintenant j’ai commencé à faire des recherches parmi les vieux marins qui ont fait la guerre dans les sous-marins. Les informations sont rares, Slütter commandait un submersible corsaire dans le Pacifique et fut fusillé par les anglais. C’est incroyable mais ils m’ont parlé d’une île de pirates sur laquelle régnait un type étrange appelé « Le Moine » qui faisait la guerre pour son compte. Je crois que je suis face à une histoire qui, si je peux la reconstruire, sera mon meilleur film, le problème c’est que j’ai seulement des morceaux de l’histoire et le titre, je pense l’appeler « La ballade de la mer ».

    Souhaite-moi bonne chance et à bientôt.

Joseph Von Stemberg
(D’après les archives de l’actrice Marlene Dietrich).

 

Document numéro huit

Transcription :

Procureur : Vous étiez en Mongolie ami de Jakov Blumkin.

Accusé : Oui. Nous nous sommes rencontrés quelques fois pendant la guerre civile. Blumkin était à l’époque secrétaire militaire de Trotski et plus d’une fois nous avons lutté ensemble dans le train blindé contre les unités cosaques.

Procureur : Et cette camaraderie s’est convertie en affinité politique en Sibérie. C’est là que vous vous êtes converti en trotskiste.

L’accusé éclate de rire avant de répondre.

Accusé : Le moins que vous pouviez faire est comparer et confirmer les faits avant de venir ici les rapporter de mémoire. Blumkin et moi n’étions pas ensemble en Sibérie. A ce moment-là il était sur les côtes perses en train de lutter contre les anglais et les blancs. Je vous recommande monsieur le procureur d’apprendre un peu plus de géographie.

Procureur : Apparemment vous ne vous rendez pas compte, ex-commissaire Kersten, que vous êtes soumis à un procès et vos ironies ne vous servent en rien.

Accusé : Ami ! une fois j’ai entendu dire Corto Maltese, dans une conversation avec Blumkin, que l’ironie était la seule chose qui manquait toujours aux révolutionnaires et que les rebelles avaient à revendre.

Procureur : La référence à ce marin anarchiste démontre que vous n’êtes pas un véritable communiste.

Accusé : Vous avez peut-être raison. Les véritables communistes sont morts pendant la guerre civile ou ont été fusillés. Maintenant c’est l’époque des bureaucrates...

 (Fragment du procès du Commissaire de Division Kersten. Procès de Moscou. 1938. Cet extrait fut par la suite supprimé des actes du procès.)

Document numéro neuf

Rapport interne. Brigade politico-sociale. Barcelone.

    Dans la fusillade d’hier à la taverne « Els cuatre gats » deux de nos inspecteurs et trois tireurs de l’organisation patronale ont été tués. Il semble que le groupe anarchiste de Durruti et Ascaso attendait nos hommes, prévenu par un certain Corto Maltese qui commande un bateau italien de cabotage. Le bateau est le « Kios » qui a pris la mer tôt dans la matinée. Nous croyons que les anarchistes du groupe « Les solidaires » s’y sont embarqués. Nous ouvrons un dossier au nom de Corto Maltese.

Commissaire Gil Ramblas. 1923.
(D’après les archives sur la Guerre Civile du gouvernement de la Generalitat de Catalogne).

 

Document numéro dix

    Je ne sais si c’est vrai que la vie imite l’art. Ce dont je suis sûr c’est que la vie imite le rêve. Dans mon œuvre il y a des coïncidences et hasards qui me font penser que je ne suis que le transmetteur et non le faiseur. Il se peut que mon esprit soit un moyen pour communiquer quelque chose qui n’est pas mien du tout.

Vous insinuez, Maître, que vos œuvres ont un fond réel ?

    Oui, un réalisme onirique. L’un de mes contes préférés se déroule en Irlande et, en trois pages, raconte l’histoire de l’humanité au travers du thème du traître et du héros. Ce que je n’ai jamais raconté c’est que ce récit m’a été transmis par un marin de Malte au cabaret de la « Parda Flora », sur un fond de tango qui rendait plus exotique encore la scène de la verte Erin. Imaginez, jeune homme !, un marin méditerranéen qui raconte une histoire irlandaise à un écrivain argentin. Enfin, l’unité dans la diversité... C’est vrai que ce marin maltais était ami d’Arolas et Cadícamo et c’est lui qui m’a présenté à ces deux grands compositeurs.

(Fragment du livre « Au fond du non-voir ». Etude sur Borges de Juan Cueto Alas).

 

Document numéro onze

    Présence confirmée aventuriers internationaux quartier général Sandino. Stop. Corto Maltese responsable contrebande armes complicité mexicaine. Stop. Localiser fournisseurs fusils mitrailleurs. Stop. Eliminés quatre, je répète éliminés quatre de nos agents opératifs. Stop. Nécessaire doubler les effectifs « Marines ». Stop.

(Télégramme transmis depuis la flotte U.S.A. dans les eaux du Nicaragua. 1932)

 

Document numéro douze

Cher Das :

    Comme je te disais dans ma lettre précédente, ton ami a disparu sur le front de Lopera. La dernière fois qu’il a été vu, c’était dans un nid de fusils mitrailleurs près du poste de commandement de la XV° Brigade Internationale. On m’a raconté qu’un officier belge est arrivé terrifié en criant à qui voulait l’entendre qu’on avait tiré sur lui, ce à quoi Corto a répondu que c’était fréquent en temps de guerre. L’éclat de rire du général a coupé court à l’hystérie de l’officier, mais au même instant a débuté l’attaque sérieusement.

    Natham m’a raconté que l’offensive fasciste a été impressionnante. Aviation et artillerie allemandes, tanks italiens et ensuite l’infanterie légionnaire et maure. Corto était au fusil mitrailleur avec Robert Merriman. A un moment il a fait une pause et s’est retourné en s’exclamant « je crois qu’ils nous liquident là », à quoi un cœur de brigadistes a répliqué « c’est fréquent en temps de guerre ». L’éclat de rire collectif s’est converti en un cri de défi. Les hommes continuaient de mitrailler en se tordant de rire sur les gâchettes de leurs machines et profitant du changement des munitions pour s’essuyer les larmes que l’hilarité leur provoquait. Je suppose que fascistes les plus proches devaient penser que ces hommes étaient devenus fous, parce que la joie était de trop dans cet enfer.

    Plus tard, les tanks brisèrent la ligne de défense et on en est venu au corps à corps. Les explosions ont obscurci le poste de commandement, créant un rideau gris qui empêchait de voir quoi que ce soit. Au milieu de la fausse brume, on continuait d’entendre, infatigable, l’un de nos fusils mitrailleurs...

    Quand les hommes de la XV° ont pu faire un comptage, après la retraite, Corto n’était pas parmi eux.

    Je ne peux pas croire qu’il soit mort, bien que presque tout l’indique. Il était trop fort et je ne peux pas me résoudre à l’accepter. Je me souviens de lui à l’Hôtel Gaylord de Madrid. Parlant russe avec Kolstov sur la campagne de Russie et avec Hemingway de taureaux en espagnol. Je crois qu’il était arrivé en Espagne juste à temps pour assister à Barcelone à l’enterrement de son ami Durruti. Plus tard Orwell m’a raconté qu’il avait été sur le front en Aragon et qu’il était presque mort de rire en voyant un blindé que les anarchistes avaient baptisé « King Kong ».

    Il n’a eu avec moi que des attentions depuis que je lui ai remis ta carte et les romans. Il m’a dit : « Ne le dis pas mais je les ai lues en anglais dès qu’ils ont paru, ça fait toujours bien avec tes amis intellectuels qu’ils te croient un peu ignorant ». Il m’a fait un cadeau inattendu, une grande caisse avec un jambon serrano, un disque avec les chansons des Brigades Internationales et « Les sept piliers de sagesse » avec une dédicace à Corto en souvenir du « bon vieux temps ».

    Je me sens triste et je ne veux pas pleurer bien que je ne suis pas sûre de pouvoir y arriver. J’essaierai de boire un verre et je lèverai mon verre comme font les juifs : La Kati-Va. (Pour l’espoir).

Je t’aime, Lilian.

(D’après la correspondance Lilian Hellman-Dashiel Hammett)

Document numéro treize

    Les contacts de monsieur Pratt avec de vieux révolutionnaires anarchistes, socialistes et communistes n’ont aucun lien avec les objectifs politiques actuels. Ce chercheur italien réalise une compilation de matériel sur un aventurier nommé Corto Maltese qui disparut pendant la guerre civile espagnole. On peut mettre fin aux mesures de surveillance dudit monsieur Pratt, étant donné que son travail est spécifiquement historique et hors de nos intérêts actuels.

(Rapport de la Direction de la C.I.A. en Europe aux responsables de service en Italie, France et Espagne. 1981.)

JUAN ANTONIO de BLAS
Lekeitio. Mai 1982

Publié dans ma vie - mon œuvre

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