Pratt : le mythe

Publié le par sab


    C'est fou quand-même, mais j'aurai résisté plus de deux ans et demi à vous soumettre à cette insoutenable certitude que Hugo Pratt devrait être le héros de tout le monde. Pour ceux qui me connaissent personnellement, je crois qu'il est inévitable qu'ils m'aient, un jour ou l'autre, écouter leur parler de Pratt avec des étincelles dans les yeux. Ben oui, si on reprend mon histoire depuis presque le début, on aura ça :
mon frère aîné et moi, mes bidules de gamine d'une dizaine d'années, ses bidules de grand frère (très important ça : quoi que ce soit, ç'aurait toujours été fabuleux) et... sa petite bibliothèque de bandes dessinées. Bandes dessinées à lui, et puis en général celles de nous tous, la famille.
L'imaginaire foisonnant dans lequel j'ai grandi m'a baignée dans cette connaissance des instants de bonheur intense, dans cette idée que la beauté existe, et réside souvent dans des éléments tout-à-fait abordables. Je me souviens avoir bouffé en intraveineuse des monceaux de bouquins en tous genres. Ma préférence allait bien-sûr vers les romans d'aventure, où les animaux tenaient la vedette, les hommes n'apparaissant que très peu et évidemment sous un jour des plus défavorables. Ainsi, j'ai pleuré sur Croc-Blanc, qui est resté mon livre favori très longtemps, j'ai adoré Bari, chien-loup, et cette histoire d'un daim je crois, Tan, des histoires d'ours et de forêts sauvages. Et il y a eu les livres que tout enfant a connu, L'île au trésor, Le Petit Prince… Je lisais tout. Nous avions une bibliothèque assez fournie et je m'y régalais, je dévalisais également celle du collège. Je me souviens que lorsque ma mère m'emmenait faire des courses, j'allais directement m'installer au rayon B.D. et j'y restais jusqu'à ce qu'elle revienne me chercher quand elle avait terminé…j'en profitais pour lire Yakari, que j'adorais.
Par la petite collection de bandes dessinées de mon frère, j'ai fait connaissance avec Tintin, Astérix, Lucky Luke, Léonard, les tuniques bleues, et bien-sûr Corto Maltese. La ballade de la mer salée, qui côtoyait Tintin et Astérix, ne laissait pas de me rendre perplexe. D'abord parce que c'est un album en noir et blanc, tandis que tout ce que nous avions était en couleur. Et puis parce que c'était une fabuleuse histoire d'aventures, de guerre, d'amour, de folie, dans un îlot inconnu du Pacifique. "Je suis l'océan Pacifique et je suis le plus grand" Je l'ai lue petite, relue encore et encore, comprenant à chaque relecture quelque chose de nouveau, car les histoires de Pratt sont d'une richesse incroyable : références historiques, littéraires, musicales, mythologiques ou mythiques, ésotériques, kabbalistiques…  Et encore aujourd'hui, chaque relecture d'un album de Pratt m'ouvre de nouvelles perspectives, ma culture en s'enrichissant me donne accès à de nouvelles interprétations. C'est le seul auteur que de toute ma vie j'aurais aimé rencontrer, j'aurais voulu boire son savoir, partager la même pièce que lui et l'observer, plus exactement examiner si son savoir se dégageait de lui telle une auréole, car c'est ce dont je suis convaincue. J'ai créé mon propre mythe : Hugo Pratt.
Pratt, c'est une construction de l'histoire à partir de l'Histoire, c'est tout un art pour brouiller les certitudes et en créer de nouvelles. Pratt, c'est un condensé de littérature : c'est avec lui que j'ai écouté pour la première fois les noms :

Borges ;

Bougainville (Voyage Autour du Monde, par la Frégate la Boudeuse et la Flûte l'Étoile; en 1766, 1767, 1768 et 1769. 1771) ;

Caniff (Terry and the pirates, 1934) ;

Coleridge (The Rime of the Ancient Mariner, 1798) ;

Crane (The Open Boat. A Tale intended to be after the fact being the experience of four men sunk from the steamer Commodore, 1897) ;

Defoe (The Life and strange and surprising Adventures of Robinson Crusoe, 1719) ;

Eurípides (Medea, 430 av. J.-C.) ;

Hermann Hesse (Le loup des steppes) ;

La Pérouse (Voyage de La Pérouse autour du monde, 1891) ;

Melville (Typee: A Peep at Polynesian Life, 1846 ;  Omoo: A Narrative of Adventures in the South Seas,  1847 ; Mardi: and a Voyage Thither, 1849 ; Moby-Dick; or, The Whale, 1851 ;   “Benito Cereno”. The Piazza Tales, 1856) ;

Morrison (Journal of James Morrison boatswain's mate of the Bounty, describing the mutiny & subsequent misfortunes of the mutineers, together with an account of the island of Tahiti, 1792) ;

Platon (Timée ; Critias) ;

Rilke (Neue Gedichte, 1908) ;

Shelley (The Cloud, 1820 ; Adonais: An Elegy On The Death Of John Keats, 1821).

Stacpoole (The Blue Lagoon: A Romance, 1908) ;

Stevenson (L'île au trésor) ;

Young (Tim Tyler's luck, 1928).


Et puis j'y ai rencontré : Tristan et Morgana Dias Dos Santos Bantam, Caïn et Pandora Groosvenore, Rinaldo Groosvenore, Taddeo et Elia Groosvenore, le professeur Rudolf Steiner, Cush, Lévi Colombia, Esmeralda, Melchisédech, Esther Melchisédech, les frères Brendan et Sullivan, frère Séraphin, Shangai Li, Tarao, Bouche Dorée, Hermann Hesse, Cranio, Lawrence d'Arabie, Puck, Obéron, Merlin, les fées Morgane et Viviane, Timur Chevket, Samaël, le capitaine Rotschild, le "baron rouge" Manfreid von Richthofen, Hipazia Teone, le lieutenant Slütter, le "Moine", Seamus "Ogan" O'Hogain, Sean Finnucan, Pat Finnucan et le Sinn Féin, Venexiana Stevenson, Soledad Lokaärth, Juda Lokaärth et "les Evangélistes", Louise Brookszowyc, Boëke et Petit-pied-d'argent, El Oxford, Mélodie Gaël, Butch Cassidy, Saud Khalula, Jack London, le baron Hasso von Manteuffel, Ambiguïté Poincy, Bepi Faliero, Fosforito et Stevani, le lieutenant de Trécesson, Hengest, Horsa et Rowena Welsch, Pierre-la-Reine, O'Sullivan, Banshee O'Danann, Taki Jap, le capitaine Galland, le sous-lieutenant de vaisseau le prince Franz Joseph von Hohenzollern, l'amiral von Spee, le commandant Wilson, Trampy, le capitaine Freyberg, Marangoué et Tutazua, le capitaine Bellefonds, Frédérick "baron Corvo" Rolfe, lady Layard, le commandant Bahiar, Joseph Staline, Enver Bey, Erica Vanas, Klingsor ou Clinschor, Tamara de Lempicka, le lieutenant Sakaï, Tracy Eberhard, Emil Lassen, le général Tchang, le baron fou Roman von Ungern-Sternberg, Jack Tippit, Marina Seminova, le major Spatzetov, le commandant Semenov, Soukhé Bator, Solon.

De tous ceux-là, vous en connaissez certains,  peut-être d'autres pas mais ils font partie de l'Histoire. D'autres font partie de l'imagination et du monde de Pratt, et d'autres encore de l'imagination et du monde d'autres auteurs.














Avec Pratt, j'ai aussi découvert des noms de lieux :
la lagune des beaux songes, les sept cités d'or de Cibola, l'île d'Escondida, Bahia, Mû, La Valette, Rapa Nui, Samarkand, Zuidcot, Stonehenge. J'ai appris une drôle d'histoire sur une cour secrète dite des arcanes et un escalier magique, à Venise. C'est lui qui m'a poussée jusqu'à Venise quand j'avais 19 ans, et c'est lui encore, bien plus que la proposition de Daniel, qui m'a poussée à venir jusqu'en Argentine.. venir en Argentine à mes 25 ans, presque 50 après que lui y ait débarqué, à 25 ans...
Et si vous prenez le temps de lire sa biographie, c'est une histoire de dingue...

Mon mythe, je vous dis, ni plus ni moins.



Publié dans ma vie - mon œuvre

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