Les produits résineux, la suite

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Texte original Robert AUFAN.

III-LES PRODUITS RESINEUX TIRES DU PIN VIF.
A Les produits bruts
Le galipot
Nous avons déjà évoqué ce produit, dénommé poix blan­che, qui, séchant sur le bord de la carre, donnait en se durcissant le barras, tandis que la résine molle s'écoulait jusqu'au pied de l'ar­bre dans un réceptacle d'au moins 6 pouces, soit une capacité d'un demi-litre.

Raclé à l’aide d’un outil appelé «barrasquit», il tombait peut-être déjà dans une toile étendue au pied de l'arbre comme le montrent, au début du XXe siècle, nombre de cartes postales.

Le franc encens
Nous avons vu que les premiers témoi­gnages notariés sur ce produit remontent à 1497. Il fut l'objet de chargements épi­sodiques dans la première moitié du XVIe siècle : 4 de 1497 à 1506 vers Ar­nemuiden (1497), Redon (1503) et Anvers (1505 et 1506) en rondelles, barri­ques ou pipes, et 2 au milieu du XVIe siècle en pipe et tonneau pour Anvers (1550) et Middlebourg (1551) aux Pays-Bas.

Cette extrême rareté s'explique par son origine. Lombard la décrit très bien en 1672 : c'est le pin «arrivé à la décrépitude qui, dans la fin, ouvre son tronc d'où il se tire encore de l'encens suave et aromatique qu'on mêle pour augmenter celui d'Orient» et que «les droguistes recherchent avec empresse­ment pour en faire des voitures - des expéditions - considérables». Une autre raison tient dans le fait que les pins arrivés à décrépitude dans les Montagnes usagères de La Teste et de Biscarrosse, les plus grandes zones de production, étaient réservés aux habitants comme bois de chauffage. Cela explique la rareté des exportations : 0,14% du total des résineux chargés à Bordeaux de 1493 à 1520 ou 3,4 tonnes en 27 ans, chiffres que nous avons établis en utilisant les documents cités par Jacques Bernard.

La tormentine de soleil
Le produit essentiel était donc le galipot qui était ensuite transvasé dans un «barque» afin d'obtenir la tormentine ou térébenthine de soleil. La description la plus récente du barque fut donnée en 1810 par le docteur Thore (1) et fut souvent reprise. En 1829, Hector de Galard, dans une lithographie où la résinière est représentée de manière idyllique, nous en a, lui aussi, donné une image fidèle et, puisque l'Encyclopé­die (2) en parle dans les mêmes termes, on peut penser que la même technique était utilisée auparavant. D'ailleurs, dans l'Antiquité, c'est déjà par exposition au soleil qu'est traitée la gemme afin que s'en évapore «l'huile essentielle».(3)

Dès le XVIe siècle, les chargements de tormentine au départ de Bor­deaux sont fréquents : après une moyenne d'un par an pour la fin du XVe siècle, on en compte 28 entre 1500 et 1520 et 10 entre 1520 et 1620. Cela ne représente que 134 tonnes, soit 5,53% du total des résineux exportés entre 1500 et 1520. Si rien ne prouve qu'il s'agit bien de tormentine de soleil puisque, nous l'avons dit, il n'y a que deux mentions explicites qui précisent en 1559 et 1576 «tormentine non cuite à la chaudière» (4), on peut cependant avancer que ces chargements sont bien le résultat d'une opération d'épuration dans des barques. Le terme apparaît postérieurement dans des actes notariés : en 1596, Jean Daussi échange avec Guillaume Deycard une pièce avec «four, cabane, barque et puit» (5), en 1623 (6) et 1657 (7), des barques sont mentionnés dans des actes de vente en forêt de La Teste, de même en 1596 (8).

Ces barques étaient des réservoirs en madriers de pin de 2 à 2,5 mè­tres carrés (9). Ils avaient un double fond : l'un, supérieur, était horizontal et ajou­ré afin que le produit s'écoule entre les madriers disjoints ; l'autre, inférieur, était légèrement incliné -20 cm de dénivelé sur l'ensemble de la pente- et il était constitué de madriers bien joints ou d'un carrelage en terre cuite.
Recouvert de planches, ce réservoir était exposé en plein soleil, rempli de galipot, si bien que, sous l'action de la chaleur, une liqueur rousse, la tormentine, se dégageait et coulait sur le plan incliné jusqu'à une auge extérieure d'où elle était transvasée dans des barriques.

Celles-ci, entreposées chez les négociants de La Teste et de Bordeaux, étaient, au XVIe siècle, exportées vers les ports du royaume (Redon, Rouen, Le Crotoy à l'embouchure de la Somme, Orléans, Paris, Tours) ou vers l'étranger, les Pays-Bas le plus souvent (Arnemuiden, Anvers), l'Angle­terre parfois (Londres), l'Espagne plus rarement (Saint-Sébastien, Bilbao).

Comme les techniques évoluent peu, on peut même imaginer que les entrepôts du XVIe siècle étaient semblables à ceux des Testerins de 1810 : des barriques stockées sur deux plans carrelés et légèrement inclinés vers un canal central afin de récupérer la liqueur suintant entre les douelles, la térében­thine dite alors «de Venise». C'est ce type de magasin qui est évoqué dans l'achat par Guillaume Desbiey, au lieu dit Lavie, à La Teste, d'une maison dont «le chai à bois est attenant au magasin haussé pour les térébentines» (10).

Cette tormentine, utilisée pour la fabrication des vernis, des solvants, des cires à cacheter, était le plus important des trois produits tirés du pin vif : encens, résine molle, galipot tormentine.

B-Les produits cuits
Mais après la séparation du galipot et de la liqueur, restaient au fond du barque des résidus. Ceux-ci, mélangés avec du barras et de la gemme non filtrée, étaient cuits dans une chaudière, la caoudere ou caudeira, et donnaient d'autres produits.

Les térébenthines cuites à la chaudière.
Il s'agit d'un sirop doré, issu de la cuisson du galipot et de la résine molle ce qui, dans ce dernier cas, donne une substance plus chargée en essence.

La rousine ou brai sec.
Appelé plus tard arcanson ou colophane, vendu en pains de 150 à 200 livres-poids, ce produit servait à fabriquer les vernis, peintures, papiers mais aussi à enduire les cordes des instruments de musique, et surtout au carénage des coques de bateaux. Cette utilisation dans le carénage explique l'importance des expéditions de résine et rousine dans la période 1497-1520 qui nous sert de référence : 91,2% des ex­portations, voire 94% si l'on y ajoute la «gemme en foyer» soit 2.282 tonnes.

Le brai clair ou résine jaune.
Il est obtenu après deux heures de cuisson suivies d'un mélange avec de l'eau dans un ; tronc de chêne évidé, le couladuy (11), afin de l'éclaircir. Utilisé dans la savonnerie, l'encollage du papier, on l'emploie aussi pour vernir les mâts et superstructures des navires.

Tous ces termes sont parfois confondus : ainsi le tarif douanier de 1667 qualifie l'arcanson de poix-résine, tandis que les relevés de vente du XVIIIe siè­cle associent brai, bré sec ou résine et différencient parfois la résine du brai clair, ajoutant quelquefois d'autres termes tels que bré noir. Cela se complique encore lorsque les historiens donnent aux termes utilisés au XVIIIe siècle le sens qu'ils ont de nos jours (12). C'est ainsi que notre résine (gemme) n'a rien à voir avec celle du XVIIIe siècle qui était un brai cuit, alors qu'on employait parfois le mot résine pour désigner le galipot. C'est ce qui ressort des comptes d'un négociant bordelais (13) qui, entre juillet 1733 et juillet 1734, vend 92 kg de résine à des procureurs ou conseillers au Parlement, (du brai pour les chandel­les), tandis qu'il envoie 304 pains de résine ou rousine, soit 23 tonnes, souvent à des bateliers (c'est donc du brai sec). Il vend aussi en cruches, brocs ou barils de tailles variées de l'huile de térébenthine ainsi que 27,5 kg de bré clair et 21 pains de bré noir, soit 141 tonnes.

L'huile de térébenthine.
Qu'en est-il de cette huile de térébenthine ? S'agit-­il de la liqueur rousse obtenue dans les barques, seul système attesté en Buch, en particulier par Rostan, qu'on peut qualifier de «distillation per descensum», la chaleur solaire permettant de séparer du gali­pot une térébenthine plus pure qui s'écoule par le bas ? S'agirait-il d'un produit qui serait obtenu par une distillation dans un alambic ?

Dès 1709 en effet la Chambre de Commerce de Bordeaux évoque «l'esprit de térébenthine» précisant qu'on utilise pour cela «la liqueur qui a découlé de l'arbre » (résine molle ?) qu'on fait cuire afin de la fondre, puis bouillir un quart d'heure avant de la mettre dans un alambic. L'esprit désignant une substance qui s'échappe des corps distillés, il s'agit donc déjà de notre essence de téré­benthine. En 1749, on vend d'ailleurs à Escource (14) une «machine à faire l'huile de térébenthine avec le serpentin et le capuchon», le tout en cuivre. En 1755, Caupos, seigneur de Biscarrosse, signale la distillation du galipot dans un «cucurbite» où l'ajout d'eau permet à l'essence de «monter» ; alors qu'en Provence on obtient, toujours dans un alambic, une essence appelée aussi «eau de raze» utilisée comme additif des peintures. En Suisse c'est la «poix blan­che» des sapins, le galipot, qui est distillée en alambic pour obtenir un «esprit de poix» (15). En 1778, c'est au tour de l'Encyclopédie de préciser que «l'huile de térébenthine» est obtenue dans une «chaudière semblable aux chaudières à faire de l'eau de vie», donc équipée d'un alambic, opération mentionnée aussi par l'Abbé Rozier en 1787, pour la Provence, et reprise sous la même forme par Tassin en 1815 (16).

Cette huile figure encore en tant que telle dans les comp­tes d'exportation dressés par Charles Huetz de Lemps (17) pour l'année 1717 à desti­nation de l'Angleterre (19 quintaux), de la Hollande (20 quintaux) et du Nord (5 quintaux). Cette huile coûte alors de 9 à 11 livres le quintal, elle était vendue 25 livres en 1733 (18) et l'eau de rase provençale de 1755 est estimée à 12/14 livres. On en charge 30 à 40 tonneaux par an à Bordeaux pour une valeur de 40.000 livres (19).

Il y a donc au XVIIIe siècle distillation en alambic, c'est ce qu'atteste d'ailleurs l'abbé Desbiey (20) qui distingue la térébenthine au soleil, la térében­thine à la chaudière au feu ordinaire, l'essence grasse qu'on recueille sans alambic en faisant cuire la résine molle et enfin l'essence de térébenthine distillée à l'alambic. C'est aussi ce que confirme Thore (21), lequel précise encore que la térébenthine de soleil n'est obtenue qu'à La Teste et dans ses environs où il n'y a pas d'atelier de distillation. C'est encore ce que montre un document du 1er avril 1823, qui évoque à Léon, en Marensin, «un alambic avec son chapiteau serpentin ayant servi jadis à la fabrique d'essence de térébenthine» (22).

Le bré noir
Ce brai vendu en pains sous l'appellation de «bré noir» est difficile à cerner : Le 20 octobre 1733 il en est facturé au sieur Dumas, maître de barque à Sainte-Foy, qui reçoit aussi un baril de goudron fin (utilisé, nous le verrons, pour les cordages et obtenu à partir du pin mort), et 25 livres d'étoupe. Manifestement, tout cela lui sert à calfater son bateau. Il s'agirait donc d'un autre produit, la poix noire ou pègle, traditionnelle­ment conditionnée en barils et qui apparaît là en pains de 126 livres poids de moyenne. Ce produit sera aussi appelé bray gras et c'est aussi de «pains» que parlent à son sujet les négociants de Bayonne en 1776 (23). Il est donc possible qu'on l'ait déjà conditionné en pains comme cela se fera encore à Belin au début du XXe siècle.

On a aujourd'hui la preuve que cela se pratiquait dès l'Antiquité romaine depuis la découverte de pains de résine dans la cargaison d'un navire englouti au Ier siècle (24). Mais malgré ces rares cas, il semble en général que les brais et résines cuites issues du pin vif se vendent en pains, ce que nous retiendrons comme critère éventuel mais non absolu pour les différencier des goudrons, poix, pègles et brays gras, parfois écrits brais, issus de la combustion du bois de pin abattu, qui se vendent le plus souvent en barils. Les récentes analyses effectuées par Jacques Connan ont ainsi montré que la poix trouvée dans les barils contenus dans l’épave d’un navire coulé vers l’an 280 à Guernesey avait la même composition que celle produite sur le site gallo-romain de Losa à Sanguinet dans les Landes.

C-Le poids des pains.
Avant d'aborder ces produits, il faut s'attarder un instant sur le poids des pains car, très variable, il complique l'estimation des productions.

Au XVIIIe siècle, malgré les règlements royaux de 1725 (25) qui préci­sent que «les pains de bré sec et résine» doivent peser au maximum 200 livres soit 99,7 kg, l'examen des comptes du négociant Lafon montre que ce poids oscille entre 130 et 230 livres par pain, la moyenne sur un an et sur les 304 pains vendus s'établissant à 151 livres-poids soit 73,9 kg. C'est la raison pour laquelle, à Bordeaux, l'ensemble des pains ayant été pesé, le prix est évalué au «cent pe­sant», 100 livres-poids soit 48,951 kg, sans tenir compte du poids de chaque pain.

Cette question du poids des pains est d'autant plus importante que cer­taines taxes étaient perçues au pain et non au poids. Il existait en effet à la Teste des traditions telles que la Ferme Générale qui aurait dû percevoir une taxe de 2 sols 6 deniers par quintal (49,44 kg) ou cent pesant de 101 livres, le percevait en fait au nombre de pains. On estimait ainsi à La Teste qu'un millier équivalait à 10 pains sans aucune vérification quant au poids. C'est d'ailleurs par cas ou kas qu’était calculée à Bordeaux la taxe correspondant au droit d'en­trée que les habitants de «Mimissan, Biscarosse, Bush et Médoc» payaient au titre de la Petite Coutume en 1548 : 4 liards par cas de gemme et résine (26).

Ainsi, comme le soulignait le receveur et entreposeur des Fermes de La Teste en 1779 (27), la Ferme s'y retrouvait à Bordeaux mais perdait de l'argent à La Teste. Cette estimation testerine aurait eu pour origine, d'après Desbiey, la charge des bêtes de somme (2 pains d'un quintal chacun) qui, au départ des ports normands, poitevins, charentais où les négociants testerins avaient des correspondants, acheminaient les résines vers l'intérieur. D'après les Teste­rins, jaloux de leur avantage, l'accord sur ces bases avec la Ferme Générale datait de 1646 et avait été confirmé le 13 mars 1688 lors d'un conflit opposant la Ferme à Nicolas Mesteyreau. Pour Desbiey par contre, qui essaya sans succès d'imposer la norme bordelaise, l'usage avait été établi à la suite de la forte concurrence des brays et goudrons qui, avant 1691, étaient exemptés de droits de douane (l'intérêt des arsenaux royaux primait) mais surtout à cause de l'ab­sence de... fléau de balance, au bureau de La Teste ! Le poids de 50 kg par pain était d'ailleurs vers 1771 largement dépassé, puisque 3 contrôles sur les poids réels donnèrent des moyennes de 86 à 90 kg par pain testerin soit une augmentation de plus de 80% !

Outre le fait que cette polémique nous montre la force des négociants testerins face à La Ferme entre 1772 et 1774, elle est intéressante en ce qui concerne notre propos car elle oblige à réviser à la hausse toutes les estima­tions d'exportations de produits résineux lorsque celles-ci sont effectuées au départ de La Teste, ce qui concerne d'ailleurs la plus grande partie des résines landaises car La Teste est «la tête de pont» de la «route des résineux» du Buch et du Born, ceux du Marensin s'évacuant plutôt vers Dax, Saubusse et Bayonne.

NOTES
1) J. Thore, Promenade sur les Côtes du Golfe de Gascogne, 1810.
2) Encyclopédie, op. cit., article Pin.
3) Pline. Histoire Nature/le. L.XVI53/54.
4) Cf. Supra. page 13.
5) A.D. Gironde, 3 E 2485/87.
6) Sentence arbitrale sur la Forêt Usagère de La Teste, 1794.
7) A.D. Gironde, 3 E 22607/611.
8) A.D. Gironde, 3 E 2483/98, notaire BRUN.
9) Thore, op. cit.
10) Achat du 22 juillet 1772.
11) Mémoire du Sieur de Rostan, Commissaire des classes à La Teste, 13 novembre 1725. AN D 250 Marine.
12) Ainsi Ch. Huetz de Lemps dans sa Géographie du commerce de Bordeaux, à la fin du siècle de Louis XIV, Paris 1975, p. 270 et suivantes.
13) A.D. Gironde, B 2681, comptes de Vve Lafon.
14) Tucoo-ChaIa, 1984, p.2.
15) Duhamel Dumonceaux, op. cit.
16) Encyclopédie, op. cit., article pin. Abbé Rozier, Dictionnaire Universel d'Agriculture, 1787. Tassin, Du brai gras et du goudron des Landes, 9 janvier 1815.
17) Op. cit.
18) Comptes de la Veuve Lafon. op. cit.
19) AD Gironde 48.125 Mémoire de commerce 131.
20) Troisième lettre à Duplantier, Préfet des Landes, B.M. Bordeaux, Fonds Delpit.
21) Op. cit.
22) Archives privées, aimablement communiquées par M. Mazarico.
23) A.D. Gironde, C 3686, lettre à M. de Ouny, commissaire départi en la Généralité de Bordeaux.
24) cf.: Gallia Information 1987-1988, 1, p.43.
25) Déclaration Royale sur Guienne et Béarn, signée Louis et Phélipeaux, en date du 22 juin 1725.
26) 1548: Petite Coutume, Registres de la Jurade, op. cit. Le liard vient de l'ancien adjectif liard = gris. Li hards, li hardis, liard sont synonymes. Le liard vaut 3 deniers ou 1/4 de sol. Hardi est une déformation de farthing, monnaie de cuivre anglaise d'1/4 de penny (farthing = fardin = hardy = ardits = li hardis = li hards = liard).
27) Mémoire sur la perception des droits sur les résines... qui s'exportent par le Port de La Teste, 1779-1780, A.M. Bordeaux, Fonds Delpit 132, par Guillaume Desbiey.

Publié dans l'environ ne ment

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