Les produits résineux

Publié le par sab

Un topo exhaustif, parce que j'aime mon pays (de Buch), et je le partage.
Texte Robert AUFAN.

I-GEMMAGE ET UTILISATION DE LA GEMME
A-Les techniques
Crot ou pot ?

De l'entaille ou carre pratiquée sur le tronc, s'écoule ce que nous désignons par le terme de résine mais que Théo­phraste (372-287 av. J.-C), Pline (23-79) et Dioscoride (Ier siècle de notre ère) appelaient aussi térébenthine par analogie avec le suc du térébinthus ou «térébinthe», espèce de pistachier de Syrie qui fournissait une résine, «la téré­benthine de Chio», très prisée à l'époque et que l'on mastiquait encore en Orient au début du XXe siècle pour avoir l'haleine fraîche.

Dans nos régions, cette gemme s'est toujours écoulée le long de la carre jusqu'à un trou tapissé de mousse, le crot, creusé entre ou dans les racines, au pied de l'arbre. Le résinier, dans la forêt usagère de La Teste où seule la résine revenait au propriétaire, se hissait sur son pitey car il fallait monter la carre très haut afin d’utiliser le pin au maximum.(...)

Ce n'est qu'en 1845 que Pierre Hugues, de Tarnos, mit au point le pot en terre cuite, sur une idée du dacquois Hector Serres en 1836 (1) et ce n'est qu'en 1858 que sont vendues sur le marché de Dax les premières résines Hugues (2), lesquelles coexistent encore avec les résines au crot ven­dues jusqu'en 1894 à Mont-de-Marsan, tandis que, d'après Dorgan, le nouveau système «avait prévalu dès 1846 dans la région de La Teste» où l'on aurait ainsi doublé la production (3). Jusqu'à cette époque donc, la gemme au crot resta impure : mélangée de sable et de mousse, il fallait la filtrer. Ce fait est attesté dès les premières descriptions détaillées qui ne datent malheureusement que du début du XVIIIe siècle.

Pourtant, deux miniatures antérieures de l'agro­nome italien Pierre Crescenzi (1230-1320) dont l’œuvre fut traduite en français en 1373 et imprimée en 1486 et 1540, peuvent troubler ces certitudes.

L'une, (...) orne le « Livre des Profits Champêtres et ruraux » édité au XVe siècle (4) et présente un magnifique pot ou panier d'osier accroché à un pin gemmé. L’autre,(...), provient du «Rusticon ou cultivement et labour champêtre» (5) : elle montre un résinier accroupi au pied d'un arbre et tenant dans sa main droite un pot.

Certes ces documents ne concernent pas notre région, qui en est dépourvue, mais ils relativisent les affirmations traditionnelles.

Crot ou auge ?
D'ailleurs en 1755, Monsieur de Caupos, correspondant de Duhamel-Dumonceaux (6), dit que la résine s'écoule dans des «auges en bois» placées au pied de l'arbre. Ce fait a été signalé, à la même époque, dans les Pays de Gosse et de Maremne où l'on utilisait «de petits seaux en bois» mais aussi des «cornes de bœuf attachées au pin» (7).

Plus tard, en 1839, avant l'invention du pot en terre cuite, l'Administra­tion des Eaux et Forêts prévoit que «si l'adjudicataire a besoin de bois pour la confection des augets nécessaires à l'extraction de la résine, il lui en sera déli­vré par l'agent forestier» (8).

Ces auges ou augets n'étaient-ils que le crot tapissé de planchettes pour éviter la perte de la résine comme l'affirme le Docteur Aparisi-Serres ? Le terme d'auge désigne simplement une «pièce de bois creusée» (9), ce peut donc être le pied de l'arbre, mais c'est aussi un récipient ! Si l'on s'en tient à la tradition, c'était un trou dont la paroi postérieure était taillée verticalement dans le tronc de l'arbre et dont la forme générale était celle d'un «angle dièdre», le plan antérieur étant oblique pour faciliter le vidage à l'aide d'un outil appelé «pelle». Pourtant, en 1836, Hector Serres utilisait le même mot d'«auge» pour les récipients en terre cuite qu'il préconisait.

Y aurait-il eu déjà, au XVIIIe siècle, dans le sud des Landes, des tentatives empiriques de rationalisation qui se seraient heurtées à la force des traditions et n'auraient pu surmonter l'archaïsme des méthodes locales ou bien les produits que l'on désirait obtenir, dans l'ancien système de gemmage, ex­cluaient-ils, comme on le verra, l'emploi de récipients mobiles ?
Cette gemme au crot était utili­sée telle quelle ou bien cuite ou encore exposée au soleil.

Remarquons une différence essentielle entre le gemmage avec pot, dans lequel on récolte surtout la résine molle destinée à être distillée, ce qui advint à partir du milieu du XIXe siècle, et le gemmage antérieur au crot. Dans ce cas, la gemme qui doit descendre jusqu'au pied de l'arbre se solidifie en coulé­es blanchâtres le long de la carre dont on la retire avec un instrument appelé barrasquit. Elle porte alors le nom, selon sa qualité et la durée de son séjour sur l'arbre, de galipot ou de barras, appelé par Lombard «gomme blanche» (10), par Demonceaux en 1755 «encens blanc» (11), enfin «poix de Bourgogne» par l'Enc­yclopédie (12). C'est ce produit très appauvri en essence, à cause de son long séjour à l'air, qui était récolté dans les temps anciens alors que la résine molle était beaucoup moins utilisée faute d'un appareillage de récolte spécifique : elle s'écoulait dans le crot et servait cependant, après filtrage sur des claies de paille et cuisson à la chaudière, à produire une téré­benthine plus riche en essence.

En 1810, le rendement de 3.000 pins était ainsi de 8 à 10 barriques de résine molle, ce qui, en prenant comme référence la barrique de 275 kg (dont 33,5 de futaille) donne de 1932 à 2.415 kilogrammes, et de 25 à 50 quintaux de barras soit 1.250 à 2.500 kg, rendement qui, en rete­nant les chiffres supérieurs, s'équilibre donc à 2,5 tonnes pour chaque produit.

B- L’utilisation de la gemme en Buch, à l’époque gallo-romaine.
Les torches
Lorsqu'on l'utilisait sans autre opération d'affinage, elle servait essentiellement pour les torches. Ausone (310-394) en parle dans ses lettres à son ami Théon (13) ; il possédait un domaine «boïen», donc en pays de Buch, où il y avait «des pins, un étang ou un marais, des grives et des canards» (14).

Le vin
La résine brute ou affinée servait aussi à enduire la face interne des bouchons de liège qui fermaient les amphores telles que celles remontées d'une épave étrusque ou grecque, au large de Saint-Tropez (15). La panse interne de ces amphores était d'ailleurs poissée et la couche, sur un tiers de la surface, atteignait 5 millimètres d'épaisseur. Cet enduit donnait du goût au vin et correspondait à l'habitude antique de boire le vin «résiné» : on mélangeait même de la poudre de résine séchée au moût de raisin afin de lui donner du goût, et Columelle (I° siècle après J.C) en précise les proportions : 70 gram­mes (2 onces et demie) de poudre de résine séchée pour environ 30 litres (55 setiers) de moût (16).

Il y a d'ailleurs, en ce qui concerne la vinification, un mélange fréquent entre poix, résine et térébenthine, puisque les Bituriges Vivisques, en Borde­lais, faisaient «infuser dans le vin de la poix et de la résine» et qu’en Iran des poteries vieilles de 5.000 ans portent des traces de «raisin fermenté et de résine de térébinthe» (17).

NOTES
1) Dr. Aparisi-Serres, in Centenaire de l'invention du Pot à résine, Société de Borda, Dax, 1946, p. 14.
2) P. Cuzacq, Prix des matières résineuses, Société de Borda, 1901, p. 249-270.
3) Dorgan, Histoire politique, religieuse et littéraire des Landes, Bibliothèque Municipale d'Arcachon, 1846, p. 326.
4) Bibliothèque Nationale 122 330, folio 105.
5) Livre des profits champêtres. Bibliothèque de l'Arsenal- Ed. SEVPEN- Ms 5064.
6) Henri Louis Duhamel-Dumonceaux, Traité des arbres qui se cultivent en France, 1755, tome 2, p. 147, Bibliothèque Municipale de Bordeaux.
7) La Nouvelle Maison Rustique, 1755, tome l, p. 996, cité par Ch. Beauredon : Enquête sur le Sud-Ouest landais au XVIIIe siècle, Borda 1910-1911.
8) Cahier des charges pour l’extraction des résines dans les bois domaniaux, 1839. Bibliothèque Municipale d'Arcachon.
9) Dictionnaire de Langue française d'Emile Littré, article «auge» 1.
10) Lombard, 1672, Instruction pour les brûleurs de goudron, Bordeaux ; Pierre Brun, 1739.
11)Demonceaux, op.cit., note 6.
12) Encyclopédie, Dictionnaire raisonné des Arts et Métiers, 1777, article «poix».
13) Ausone, Epître IV.
14) Decimi Magni Ausonii Burdigalensis recensvit Rudofus Peiper, Leipzig, 1886. (Collec­tion Teubner).
15) J. P. Joncheray, Le navire de Bon-Porté, Archéologia, dossier 29, juillet 1978.
16) Columelle, De re rustica, cité par Erasme Loir (op. cit.).
17) Dion, Histoire de la vigne. L’indication concernant l’Iran est tirée de la revue l’Histoire N° 1842, fév. 1997, p. 13.

II. TERMINOLOGIE DES PRODUITS RESINEUX : Goudrons, gommes et résines
A- L’Antiquité
Poix ou bitume ?
C'est dans la Bible qu'apparaît, pour la première fois, le goudron d'origine végétale. Il est écrit en effet dans l'Exode que la mère de Moïse «ne pouvant le cacher plus longtemps... lui trouva une caisse, ou une corbeille, en papyrus, l'enduisit de bitume et de poix, y mit l'enfant et la déposa dans les joncs, au bord du fleuve...» (1)
Ce texte associe les deux produits.

Du premier, nous savons qu'il s'agit de l'asphalte, hydrocarbure dont «la vallée du Sidim était creusée de puits» (2) et qui servit aussi à l'étanchéité de l'ar­che de bois résineux construite par Noé (3). C'est lui qui donna le nom d’ «Asphaltite» à la Mer Morte à cause du bitume qu’on trouvait sur ses bords. Au XVIIIe siècle d'ailleurs, cet asphalte était souvent appelé «poix de Judée» (4).

Du second, nous pouvons dire qu'il s'agit de poix végétale, sans pouvoir préciser de quel arbre on la tirait, et donc, très vraisemblablement, d'une matière résineuse.

Si ce texte oppose nettement les deux produits, il n'en est plus de même par la suite et nous sommes confrontés à une première difficulté, celle du vocabulaire.

Les auteurs anciens, les historiens, les archéologues eux-mêmes emploient fréquemment le même mot. A titre d'exemple, un article récent (5) parle du «bitume» qui «collait les armatures à la hampe». Il s'agit des pointes de flèches trouvées sur le site sublacustre du Village des Baigneurs à Chavarines en Isère. Or, en 1982, le même auteur indique que ces pointes de flèches étaient collées avec du «brai» et qu'il en était de même pour les poignards de silex qu'on en­duisait de «brai chaud» avant qu'une poignée de bois ne soit ligaturée par-dessus ; cette opération de collage étant aussi utilisée pour les manches de racloirs ou la fixation des pendentifs en cristal de roche (6). On a bien là un produit résineux, ce qui est d'autant plus logique que le couvert forestier était alors constitué de 60% de sapins. Ces techniques de fixation étaient d'ailleurs utilisées en Pologne dès le mésolithique et on les trouve aussi au néolithique dans les Deux Sèvres, à Bougon, pour les pointes de flèches.

La difficulté augmente encore quand il s'agit d'aborder les utilisations.

Dans la construction navale biblique, les deux produits étaient associés pour rendre les coques étanches mais c'est aussi le cas pour la construction des bâtiments : le «bitume servit de mortier» pour les briques de la Tour de Babel (7) mais la «poix» servait à recouvrir le tuf trop tendre des maisons de Carthage (8). C'est vrai aussi dans l'art militaire, les flèches des Perses, enduites de naphte, portaient le feu au loin, comme le feu grégeois des Arabes au VIIIe siècle (9), alors que les Gaulois, lors du siège d'Avaricum, utilisaient de la poix (10).

Ainsi «bitumen», goudron issu d'hydrocarbures (asphaltos en grec) et «pix», goudron d'origine végétale, ont des utilisations très proches, voire identi­ques, et la difficulté augmente quand on s'aperçoit que les écrivains romains, suivis par les auteurs médiévaux utilisent le même mot «pix» pour désigner indifféremment le goudron végétal, tiré du pin mort, et la gemme, issue du pin vif… !

C'est pourquoi il nous semble utile :
- de réserver aux régions où les gisements affleuraient et aux zones proches dans lesquelles ils pouvaient être exportés, l'utilisation des hydrocarbures (Moyen Orient) tout en pensant que des couches géologiques bitumineuses pouvaient aussi affleurer ailleurs (ainsi les gisements d’asphalte du Val Travers, dans le Jura suisse, et ceux des Cévennes, de l’Ain, de la Savoie….) ;
- de retenir le terme de poix végétale là où la présence de forêts de résineux est attestée : forêts de pins mais aussi de sapins et d’épicéas ;
- de tenir compte enfin des traditions qui ont perduré, car nous verrons que rien ne bouge, tant en ce qui concerne la fabrication que l'utilisation des pro­duits. Les traditions permettent ainsi très souvent d'éclairer les témoignages littéraires, historiques et archéologiques.

Gommes et résines
Ce dernier point est important car les rares tex­tes médiévaux aquitains ne parlent plus que de «gommes et résines» et qu'il faut attendre la fin du XVe siècle pour voir apparaître un vocabulaire plus diversifié mais souvent imprécis quant aux graphies et aux significations : résine, rousine, gème, brai, bré, goldron, tormentine, encens, galipot...

Ce n'est qu'aux XVIe et XVIIIe siècles que la situation s'éclaircit quelque peu mais d'autres vocables voient le jour au gré des textes et des lieux, désignant des productions souvent issues de mélanges : pègle, poix noire, bray gras, goudron de caillou, goudron coulant, brai sec, arcanson, colophane... Il faut donc tenter de dresser un tableau de la terminologie employée en liaison avec l'utilisation des produits résineux, en limitant notre propos à ceux qui sont tirés du pin puisque c'est cette essence qui, depuis l'Antiquité, fournit les pro­duits résineux de nos régions.

Diversité des résines
Il est question dans la Bible d'autres origines : la «gomme adragante» issue d'un arbrisseau, l'astra­gale, était transportée de Galaad en Egypte, en même temps que la résine afin d'y être utilisée à l'embaumement des corps (11). Le bdellium de couleur jaune, odoriférant, venait du pays d'Hawila (Arabie ou sud de la Palestine ?)(12), il était obtenu à partir du baumier blanc appelé aussi térébenthinier de Judée ou bal­samon par Dioscoride, on en tirait des aromates et des baumes. De la même famille venait aussi la Myrrhe produite par le balsomodendron myrrha, que l'on faisait brûler dans les temples et qui était associée à l'encens (13) ou oliban, ori­ginaire d'un arbrisseau d'Abyssinie, souvent appelé «encens indien».

Cet encens nous ramène d’ailleurs en Pays de Buch puisque, à la fin du XVe siècle, le Philibert quitte le port de Bordeaux pour Arnemuiden en Hollande, avec à son bord une barrique et 12 rondelles de «franc enssentz» (14). Ce franc encens ve­nait vraisemblablement des pinhadars de Buch et de Born ou d'autres «montagnes» (15) côtières qui s'étendaient à cette époque du Médoc à l'Adour, car il était issu du pin. C'est là que, depuis au moins la fin du Néolithique, (1.500 av. J.-C.), s'était développée une forêt mixte de chênes et de pins : pinus silvestris (16), les mêmes dont les gallo-romains tiraient la poix dans les Causses du sud du Massif Cen­tral (17) et pinus pinaster, notre pin maritime, dont on a toujours tiré, selon qu'il était vif ou mort, deux grandes catégories de produits résineux.

La difficulté, déjà signalée, c'est l'imprécision des termes : ces résines, poix et térébenthines antiques, nous n'en connaissons que vaguement les procédés d'affinage et de production. C'est donc uniquement par analogie avec ce qui se fait plus tard qu'on peut, pour l’Antiquité, avancer des hypothèses.

Les Romains connaissaient la résine ou térébenthine, obtenue par gemmage après qu'une entaille portée à 0,60 m de haut ait été pratiquée sur le tronc à 0,50 m du sol (18). Ils connaissaient aussi la résine cuite, ainsi que la poix liquide et la poix épaisse obtenues par distillation ou combustion du bois et que nous appelons goudrons, poix et bray gras ; aussi nous semble-t-il cependant possible de distinguer les produits destinés à donner du goût au vin, les résines brutes séchées ou cuites, de ceux employés pour l'étanchéité, poix et goudrons, encore que des mélanges aient pu être pratiqués.

B- Du Moyen Age au XVIIIe siècle en Buch.
-XVe et XVIe siècles
Cette résine ou térébenthine, qui était donc déjà connue des Romains, n'apparaît de façon précise, au XVIe siècle, (1559-1560) dans les armements bordelais, que sous la forme négative de «tormentine sans être cuite à la chaudière» (19) ou de «tormentine non cuite à la chaudière». Cette dernière mention date du 15 avril 1576 (20) dans un échange entre des marchands de La Teste, Etienne de Villeneuve, de Cazaux, Andrieu de Rougnon ? de Bordeaux et P. Desaigu.

Ces deux documents prouvent que cette tormentine, déjà expédiée de Bordeaux vers Arnemuiden le 17 mars 1497 par Philibert de Pen'March (21), est un produit spécifique. Il est vendu en barils (1516), barriques (1497), baricauts (1499), cujes (1506), voire en bouteilles de cuivre de 1 quintal (1616). Il fut déjà mentionné en 1382 à Bordeaux, sous la forme latine de terbentina et ce n'est qu'en 1482 qu'il prit celle française de tormentine puis tourmentine ou, à Bayonne en 1513, celle, gasconne, de turmentine (22).

Cette tormentine se distingue des résines, rousines et rosines vendues en pièces (1493), tonneaux (1494), pipes (1497), pains (1541) ou pesées en milliers (1514) ou Kas (1516). Les milliers ou kas sont des mesures qui correspondent à 10 pains de cent livres, le cent pesant, soit près de 500 kilogrammes (489,5kg), charge qui est celle des charrettes ou "cas" qui apportaient les résineux à Bordeaux.
Ces rozina, appellation latine du XIVe siècle, correspondent en ancien gascon aux termes d'arosie (Bayonne 1284), rosina (Bordeaux 1406), rosia (1396) ou arrosina (1407) et deviennent ensuite les rézines, résines (1481), rosines (1511 Capbreton), rousines (1468 Bordeaux), voire arosines et rossines (Bayonne 1517-1518) en ancien français (23).

La tormentine se distingue aussi de la gemme expédiée, également, en pièces, barrique ou barricots et que l'on sépare nettement des résines : «19 pièces de rousine 16 pièces de gemme» en 1502- 1503 (24) «gemme et résine chargées au port de Recachon en Buch» par la Katerine de la Rochelle, le 21 août 1511 (25). Ces goma de l'ancien gascon apparaissent à Bayonne en 1284 et à Bordeaux en 1356 sous les graphies de geme, guoma, gema et gemme (26).

Ces trois produits, tormentine, résine et gemme, étant en outre embarqués conjointement sur la Julienne de Benodet le 15 mai 1506 à destination de Redon, sont mentionnés séparément : 5 pièces de résine, 2 de gemme, un baril de tormentine. Ce sont donc bien, à cette époque, des produits différents. Mais deux précisions apparaissent en 1514 : le 14 décembre sont vendus « 15 à 16 caz de gemme au foyer, poids de La Teste » même mention qui est notée en 1549/50. Ces années là, la gemme est aussi appelée arquayson, mot que l'on retrouvera plus tard sous les noms d'ar­canson, de colophane, voire de colofane en 1627 (27).
Il se peut que ce soit la pegua gregua, poix grecque, déjà signalée en 1441, dans un recueil vétérinaire en gascon (28).

Sont enfin notés des chargements de bré ou brai, terme qui apparaît à Bayonne en 1322 sous la forme de bré (29), mesuré en milliers (1513), kas (1514) et quintaux (1593), ce produit est aussi vendu en pains (1541) ou en tonneaux (1507). On expédie aussi du brest en pièces (1547), enfin du galipot ou barras en 1562. Ce galipot est un mot gascon signalé dès 1482, il est appelé aussi ensens blanc vers 1441 (30).

Tous ces noms, utilisés par les notaires bordelais ou testerins des XVe et XVIe siècles, et relevés pour la plupart par le professeur Jacques Ber­nard (31), traduisent donc des réalités locales qu'on peut essayer de cerner en établissant trois catégories de produits :
- la tormentine, non cuite à la chaudière, semble le produit liquide sous forme d'huile qu'on appellera plus tard selon les procédés utilisés Térébentine de Soleil ou Thérébentine de Venise ;
- les résines, rousines, rosines, gemme, l'arquayson et la tormentine cuite d'une part, les brais, bres et brest d'autre part sont des produits cuits dans une chaudière ;
le galipot et le barras sont des produits bruts qui ont suinté de la carre et se présentent sous forme solidifiée blanchâtre ou grisâtre, sur les bords de celle-ci.

Cette classification permet de clarifier certains textes : ainsi le statut des apothicaires de Bordeaux en 1693, reprenant des textes de 1396 et 1584 (32), interdit de mélanger à la cire «aucune rousine», sauf de la tourmentine pour les bougies filées, produit plus noble. Il est clair que le terme de rousine est alors synonyme de galipot, comme le confirmera plus tard l'Encyclopédie.

Pourtant il est fréquent de voir employer une classification plus som­maire selon laquelle les gemmes ou gommes seraient des produits... cuits, par opposition aux résines ou bien l'inverse. En 1277, Regnaut Thibaut autorise les habitants de Biscarrosse en Born à faire «gommes et résines» dans la forêt (33). En 1419, Henri V d'Angleterre nomme à Capbreton «un peseur juré de gemme et résine» (34). En 1468, Jean de Foix interdit aux habitants du Captalat de Buch d'entrer dans la montagne de La Teste pour y faire «hobre de gemma et de rousina» (35). En 1511, Louis XII, dans sa déclaration de Blois, autorise les habitants de «Béaritz et du Marensin» à conduire les «rossines» par les rivières, et ceux de Capbreton à charger «en leurs navires propres ou en navires de Baionne» les marchandises de «leur dict creu : geme, rossine, encens, tourmentine, liège... » (36). En 1530, Pierre Desvant s'oppose à Pierre Eyquem de Montaigne quant aux revenus de l'octroi qui pèse sur les «gemmes et résines» à l'entrée de Bordeaux (37). Enfin, dernier exemple, en 1552, Louis de Pontac, seigneur d'Audenge, afferme à Etienne Maleyran « rosin et gemme » qui sortira des forêts de Lacanau (38).

Tous ces textes, si on les met en relation avec les mentions déjà signa­lées de «gemme en foyer» et d'«arquayson-arcanson», semblent prouver, contrairement à ce que nous disions, une opposition entre «gommes et gemmes», produits cuits et «résines» ; c'est d'ailleurs ce que pense De Thou qui, en 1582 visitant le Buch, parle des «résines qu'on extrait de pins» (39).

D'ailleurs beaucoup plus tard, les habitants du Captalat, dans leur Ca­hier de Doléances, demandent en 1789 de «pouvoir trafiquer sans payer de droits leurs gommes résineux comme térébenthine, brais gras et secs, résines jaunes et goudrons». Pourtant dans le texte auquel ils se réfèrent, les Lettres Patentes de 1616, il est question des «poix et résines qu'ils recueillent aux dic­tes montagnes», le terme de résine désignant alors tous les produits cuits tirés du pin vif (40) !

En fait la contradiction n'est qu'apparente et nous emprunterons une fois encore l'explication à Monsieur Kurt Baldinger : le bas latin «gema», synonyme du gascon «galipot», a donné les termes gascons «gema, gemo, gemé» tandis que l'ancien gascon «goma» synonyme de résine, a donné le mot français «gomme». Ainsi, tous les textes que nous avons cités distinguent-ils bien les «gemes-galipot» produit brut, des «gommes-résines-rousines» produits cuits. Tous, sauf celui de 1277 à Biscarrosse, mais comme il s'agit d'un texte colla­tionné en 1737, il est très vraisemblable que le traducteur a, involontairement, remplacé gemme par gomme, comme on le faisait dès le XVIIe siècle.

Tout cela montre qu'il est difficile d'établir avant le XVIIe siècle une classification incontestable tant les graphies et les parlers ont évolué. Il reste cependant que les actes notariés du XVIe siècle que nous venons d'étudier, parce qu'ils émanent de négociants et armateurs qui savent quels produits ils vendent et transportent, sont souvent beaucoup plus crédibles que les traduc­tions de textes juridiques, chartes, baillettes, contrats de fermage, cahier de doléances... et surtout que les témoignages de voyageurs.

-XVIIe et XVIIIe siècles.
Il faut en effet attendre la fin du XVIIe pour avoir des descriptions valables.

Lombard est resté imprécis dans son rapport de 1672 (41) : il parle des pins qui «à l'âge de 25 ans commencent à fluer les gommes» (au lieu de gem­mes) et ajoute que le galipot est un produit obtenu après distillation dans la chaudière (!) alors que dès le XVIe siècle, c'est incontestable, le mot dési­gne un produit brut. A sa décharge, il faut noter qu'il s'intéressait surtout aux goudrons.

Les premiers textes utilisables sont un «Mémoire du Sieur Martin sur la Manufacture des goldrons des Landes de Bordeaux» en date du 15 avril 1686 (42) et un mémoire anonyme sur le même sujet de 1688 (43). On y distingue nette­ment les «gommes, gemmes et térébenthines» brutes, c'est-à-dire le galipot, de leur «huile», nos tormentines de soleil ou de Venise, de l'encens et des «produits obtenus par le moyen du feu», brai sec, résine, térébenthine (celle qui est cuite à la chaudière), «goldrons et brays gras» enfin tirés eux du pin mort, auxquels il convient d'ajouter la poix, terme utilisé par Henri IV dans une lettre aux habi­tants de Capbreton (44).

Très utile aussi est le Tarif douanier de 1667 (45) qui distingue le bray gras, l'arcanson ou «poix-résine» (ou résine), les poix blanches (ou galipot) et noi­res, le bray, le goudron ou goultran. Celui-ci est curieusement taxé au «leth» de 12 barils qui correspond à la quantité nécessaire pour assurer la stabilité du navire (lest de cale à rapprocher du leth utilisé pour les barils de harengs qui représentait 10.000 poissons) ; ce lest, avec des barils de 250 kg (norme de 1672) fait un poids de trois tonnes (46). Viennent ensuite deux documents : «Les éclaircissements apportés à M. de Fénelon, député à la Chambre de Commerce de Bordeaux, sur les moyens de faire résine, goldron et térébentine» (47), texte de 1709, puis le «Mémoire du sieur de Rostan, Commissaire des Classes de la Teste» en date du 13 novembre 1725 (48).

Ces quatre textes, complétant les archives notariales du XVIe siècle, permettent d'avoir une vue claire non seulement des productions mais encore des techniques employées au cours de l’Ancien Régime.

Etant donné que nous décrirons de façon détaillée, puisque c'est l'objet principal de nos recherches, les techniques de fabrication des «brays, poix et goudrons» issus de la combustion lente des pins abattus, nous consacrerons les paragraphes suivants aux seuls produits issus du pin vif que les documents révèlent.

NOTES
1) Ancien Testament, traduction oecuménique, Editions du Cerf, 1975. Exode 2.
2) Ibid. Genèse 14.
3) Ibid. Genèse 6.
4) Berthelot, La mécanique appliquée aux arts, aux manufactures, à l'agriculture et à la guerre (1782).
En 1598, dans son récit de voyage traduit par Emmanuel Le Roy Ladurie (Fayard 2000), Thomas Platter parle des «fontaines de poix» d’Auzon près d’Alès. Il s’agit de calcaires asphaltiques qui furent exploités jusqu’au XIXe.
5) A. Bocquet et P. Petrequin, Les recherches récentes sur le Néolithique lacustre, Archéologia n°64, avril 1974. Cette utilisation du goudron est attestée en Pologne dès le Mésolithique.
6) A. Bocquet, Charavines... un village il y a 5.000 ans, les Dossiers de l’Archéologie n° 64, juin 1982.
7) Ancien Testament, Genèse 11-3.
8) Pline, Histoire Naturelle, Livre 36, chapitre 166.
9) J. Ramin, Les hydrocarbures dans l'Antiquité, Archéologia n°64, avril 1974.
10) Jules César, Guerre des Gaules. (Traduction L.A. Constans) Paris, Les Belles Let­tres, 1962.
11) Ancien Testament, Genèse 37.
12) ibid., Genèse 2.
13) Evangile selon Saint Mathieu. Naissance de Jésus, 2.
14) J. Bernard, Navires et Gens de mer à Bordeaux vers 1400-1550. Editions Jean Touzot, Pa­ris, Imprimerie Nationale 1968. Appendices p. 59.
15) En gascon le mount signifie la forêt. Dans nos régions on appelle mount (en français «montagne») la forêt ancienne développée naturellement depuis l’antiquité sur les dunes paraboliques par opposition aux forêts modernes, plantées par l’homme à partir du XVIe siècle.
16) A. Prenant et M. Paquereau, Note préliminaire à l’étude morphologique et palynologique de la grande dune du Pyla, Société Linnéenne de Bordeaux, volume 98, 1961.
17) Erasme Loir, L'industrie de la résine dans les Causses à l’époque gallo-romaine, Thèse de Pharmacie, Montpellier, 1940.
18) Erasme Loir, op.cit. p.82.
19) A.D. Gironde, 3 E 8373 B, cité par J. Bernard, op. cit.
20) A.D. Gironde, 3 E 4800 Dubois folio 80, Revue Historique du Pays de Buch, 1933.
21) A.D. Gironde, C 12199, cité par J. Bernard, op. cit.
22) Kurt Baldinger, Dictionnaire Onomasiologique de l’ancien gascon. Editions Max Niemeyer Verlag. Tübingen. p. 405.
23) ibid. p.407.
24) A.D. Gironde, 3 E 12208, cité par J. Bernard, op. cit. p. 142 (le 4/3/1503.)
25) A.D. Gironde, 3 E 4471, cité par J. Bernard, op. cit. p. 306.
26) Kurt Baldinger, op. cit., p. 407.
27.28.29.30) Kurt Baldinger, op.cit., p. 414, 415, 412, 413.
31) Op. cit.
32) Registre de la Jurade, édition 1701. Article XXXI. p. 232. B.M. Arcachon.
33) Cité par J. Lalanne «La forêt usagère et les droits d'usage à Biscarrosse», Société de Borda, 3° Tr. 1988.
34) F. Michel, Histoire du commerce et de la navigation à Bordeaux. principalement sous l'admi­nistration anglaise - Bordeaux 1867-70.
35) Baillette de 1468 (forêt usagère de La Teste).
36) Registre de Bayonne, App.576, cité par Kurt Baldinger.
37) Archives Historiques de la Gironde, Tome 12, p. 242.
38) A.D. Gironde, notaire Douzeau, Bulletin de la S.H.A.A.
39) Excursion de De Thou, Revue Historique de Bordeaux n°30, 1939.
40) Cahier de doléances de La Teste, art. 2, Bulletin de la Société Historique et Archéologi­que d'Arcachon n°58.
41) Lombard, op. cit.
42) A.N., B 355, Marine folio 540 à 549.
43) A.N., B 327, Marine folio 20 à 23.
44) Lettre patente d'Henri IV (A.D. Landes H.H. 1)
45) Tarif des droits de sortie.
46) Ordonnance du 15 mai 1672 de d'Aguesseau (publiée avec le rapport de tournée de Lombard en 1739, op. cit.
47) A.D. Gironde, C 4267 folio 203 à 206, Registre des délibérations de la Chambre de Com­merce.
48) A.N., D 250 Marine.


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