Régionalisme

Publié le par sab


A travers le vieux Bordeaux
(extrait). Ernest Laroche, Bordeaux, 1890.

    En écrivant les premières lignes de ce chapitre, je tiens à présenter une légère observation. Mon intention, en parlant des bains de mer il y a cinquante ans, n’est certainement pas de retracer l’histoire détaillée du rapide développement des stations balnéaires avoisinant Bordeaux, ou des villes d’eau de la région. Je n’ai pour cela ni le temps ni les renseignements désirables. Mon but est de remonter cinquante ou soixante années en arrière, tout au plus, et de placer brièvement sous les yeux des lecteurs de ce livre modeste quelques détails en grande partie inédits, et peut-être intéressants sur la marche toujours ascendante des jolies plages de notre littoral.
Au siècle dernier, de rares élégantes se payaient le luxe, fort dispendieux d’ailleurs, d’aller pendant plusieurs semaines, chaque année, « tremper leur corps d’albâtre dans l’onde pleine d’amertume ». Le temps passa, et l’usage, loin de se généraliser, se perdit à peu près complètement. Ce n’est que vers 1820 qu’il fut repris, mais bien timidement d’abord, et avec une sorte de réserve un peu craintive. D’ailleurs, le mouvement des populations des villes vers les stations n’a commencé de se manifester que dans les environs de 1830, au moment où la bourgeoisie, reléguée à un plan bien inférieur par la noblesse de Louis XVIII et de Charles X qui prenait sa revanche de 93, a réclamé une place importante dans la gestion des affaires du pays.
A Bordeaux, avant l’avènement de Louis-Philippe –nous avons bien changé depuis !- on connaissait très peu la villégiature (je parle des classes moyennes de la société). Les villes d’eau n’existaient que pour les grandes familles, et encore n’y allaient-elles qu’à de rares moments et au plus fort de la période caniculaire. L’ouvrier aisé, le petit bourgeois avaient la campagne environnante, aux portes de la ville, et trouvaient plus commode, et surtout plus économique, de s’aller reposer pendant quinze jours sous les frais ombrages de Caudéran, du Bouscat, de Talence, de Pessac ou de Bègles, qui, malgré leur rapprochement, n’étaient pas encore quelque chose comme un faubourg de notre ville.
Cent personnes tout au plus par an –les statistiques me l’ont prouvé- se déplaçaient pour visiter les stations peu fréquentées des Pyrénées ou de la Normandie. C’est tout juste si les plus intrépides touristes poussaient jusqu’à Trouville, ce coin riant et fleuri de la côte normande, ou à Dieppe, ou encore allaient assister, dans les arenas aux décors mauresques de Saint-Sébastien, à quelque combat de taureaux sauvages. Les autres se contentaient de Saint-Jean-de-Luz et des sites pittoresques du pays de Labourd, ou de Biarritz, qui s’étend parmi les déchirures du golfe de Gascogne. J’ai connu un vieux Bordelais qui, chaque année, en juillet, faisait, en souvenir de je ne sais plus quelle période douloureuse de son existence, un pèlerinage à la Chambre d’amour, cette grotte en saillie, entre Biarritz et le refuge d’Anglet, et où périrent, au temps de la reine Berthe de François Villon, engloutis par les vagues, deux jeunes amants, deux pâtres passionnément amoureux, et qui se nommaient, si j’en crois la légende qu’on a mise en vers, Laorense et Saubade. Et mon vieil ami restait là chaque fois, plusieurs heures en tête-à-tête avec son passé, devant le grand spectacle de la mer sans bornes, jusqu’au moment où les vagues aux tons d’argent roulaient leurs embruns à ses pieds, l’obligeant à la retraite.

A cette époque, une Compagnie de bateaux faisait le transport des voyageurs pour le Médoc, Blaye et le bas de la Charente-Inférieure. Son ponton était situé en face des Quinconces, à peu près à la place qu’occupe le ponton si élégant de la Compagnie Gironde-et-Garonne : voilà pour Royan, qu’allaient visiter à de rares intervalles quelques curieux explorateurs –tout un voyage au long cours !-. Du côté du bassin d’Arcachon, c’était bien autre chose. Aucun moyen régulier de communication, de locomotion, n’existait : ni voitures publiques, ni omnibus, ni diligences, et les gens qui avaient à se rendre –non pour le plaisir, grands dieux !- à Lège, Arès, Andernos, Taussat, Lanton, Audenge, Gujan ou La Teste, en étaient réduits à grimper sur une charrette de bouvier ou à effectuer le trajet à pied, comme feu Thalès, Platon et Pythagore.
Dans ce dernier cas, on partait le matin, à l’aube, et on marchait tout le jour dans la lande inculte et déserte. Parfois, cependant, tous les quatre kilomètres, derrière une bicoque de misérable aspect, un petit groupe de bûcherons taillait les sapins, ou de résiniers parcourant les semis, animait le paysage qui bientôt reprenait son aspect de morne tristesse. Mais Audenge était loin encore, et, le soir, il fallait s’arrêter à Croix-d’Hinx, dans la seule auberge ouverte alors et y passer la nuit. A deux kilomètres au-delà de Croix-d’Hinx, perdue dans la lande, une seule maison lézardée, branlante, mais hospitalière aux voyageurs fatigués de leur course dans la lande : c’était la « Maison de la Grêle », bien connue dans le pays. Et au-delà encore, immédiatement après, un grand bois sous lequel, disaient les peureux, il ne faisait pas s’aventurer seul, au crépuscule. Puis, plus rien sur la route jusqu’à Audenge, rien que la lande uniformément grise et désolée.

Quinze ou vingt années plus tard, on parlait déjà des saisons aux bains de mer, et depuis la convention du 27 septembre 1852, la Compagnie de chemin de fer, qui desservait par Pessac les localités situées entre Bordeaux et La Teste, organisait chaque dimanche des trains de plaisir et transportait un nombre très respectable de voyageurs touristes. La gare de cette Compagnie (la gare Ségur) s’élevait rue de Pessac, à l’endroit qu’occupe, en face de la rue François-de-Sourdis, la caserne d’Aquitaine. L’entrée de la gare était ménagée dans la rotonde où a été construite la salle du conseil de guerre, et les bureaux se trouvaient un peu plus loin.
Donc, le dimanche, les chasseurs en quête de la pièce à tirer, gibier d’eau et lièvres, lapins, sangliers et chevreuils, et les Bordelais, qui commençaient à comprendre qu’ils avaient à proximité de la ville des ressources hygiéniques et des combinaisons climatériques excellentes, prenaient le train, qui allait bien lentement, je vous assure, et partaient pour La Teste. La ville, bâtie sur l’emplacement de la vieille cité gauloise que les envahissements de l’Océan ont fait disparaître, était loin d’avoir l’importance qu’elle possède aujourd’hui. Mais elle était cependant plus peuplée qu’au XVe siècle, époque où, les chroniqueurs nous l’apprennent, La Teste comptait pour les hoirs et les questaux du captal « quarante houstaus que bons que maubats ».
La Compagnie du chemin de fer prenait –moins généreuse que la Compagnie du Midi qui ne réclame que trente-trois sous, et pour aller à Arcachon encore !- près de trois francs par place de Bordeaux à La Teste, et les voyageurs ne manquaient pas. La belle saison revenue, chacun voulait prendre un vrai bain –et non plus dans une de ces étroites baignoires mises à la mode par Vilette, qui, le premier, en 1819, fit porter les bains à domicile –mais bien à l’aise, en liberté, en plein air, sous le soleil aux chaudes caresses, parmi les varechs et les algues grasses.
On arrivait à La Teste et on déjeunait rapidement. Puis les plus intrépides –ceux qui aimaient les plages arides, désertes, ceux que les longues trottes n’effrayaient pas- prenaient leurs jambes à leur cou et leur courage à deux mains, et s’en allaient, poussant le long de la route nationale qui borde le bassin, jusqu’à Arcachon –qui n’existait pas, ou si peu...


Tout le long du chemin se dressaient de ci de là de cabanes de pêcheurs, avec des filets qui séchaient au soleil, et les barques prêtes à prendre la mer. On regardait les pêcheurs lavant leurs leyrots (filets courants), leurs jagudes (filets dormant paresseusement) ; les loups, pour le mule, si difficiles à poser et à lever ; les sennes, les aumayades et les interminables palets ou courtines, maniés par des dizaines d’hommes robustes et forts.
On s’arrêtait un instant dans la petite chapelle qui se trouvait alors à l’extrémité de la future ville, au bas des dunes : une grande pièce carrée avec, au fond, un autel en bois à appliques de cuivre, surmonté de la noire statue de la Vierge miraculeuse, aux pieds de laquelle de rares chandelles achevaient de mourir. Tout autour, des béquilles, des bérets, des tableaux, de petits navires, des ex-voto de toutes les formes et de toutes les origines. C’était l’église paroissiale. Au retour, on faisait une visite à l’hôtel Legallais, le premier restaurant ouvert à Arcachon, et on se faisait servir une soupe aux poissons, particulièrement de rousseaux exquis, arrosée d’un clairet naturel, qui mettait l’alerte chanson aux lèvres pour tout le reste du jour.
Arcachon, cependant, allait être lancé comme station. A la fin de l’année 1857, la gare –une gare bien primitive et bien modeste- était ouverte aux voyageurs. Pas de luxe encore, pas d’affaires, pas d’animation, sauf le dimanche. Ce jour-là, par exemple, affluaient avec les trains de plaisir des troupes de chanteurs ambulants, d’hercules, de bohémiens, de nomades, qui ne perdaient pas leur journée et réalisaient à la quête des recettes qui les étonnaient grandement.
Déjà Emile Pereire, le fondateur véritable d’Arcachon, avait choisi l’emplacement où il comptait faire édifier sa villa, tout au haut de la cité nouvelle. Le regretté M. Deganne, à l’intelligente initiative de qui les Arcachonnais doivent aussi leur prospérité, allait donner
son temps et son argent à la ville naissante. La population le secondait, construisant des chalets, créant la ville d’hiver. Des commerçants de Bordeaux, jusque-là en très petit nombre, s’y transportaient en été, de même que les industriels « font » encore de nos jours Nice l’hiver et Vichy l’été. Les grands hôtels, les restaurants, le Casino, le buffet chinois, aujourd’hui démoli, allaient être inaugurés. Arcachon mondain était officiellement reconnu, consacré par l’Empire, comme Biarritz et comme plus tard Royan.                         Villa Alexandre Dumas 
Et on sait depuis quelle brillante, bruyante et incessante vogue a été la sienne. La si jolie cité, la si avenante station est aujourd’hui visitée et constamment habitée par les plus riches familles du monde entier. Toutes les célébrités du haut commerce, des arts, des lettres, des sciences, de l’industrie, de la politique la connaissent, l’aiment, ne l’oublient jamais –et s’efforcent, ce qui vaut mieux, de la revoir le plus souvent possible. C’est l’amie fidèle et sûre vers laquelle on revient. (...)

Publié dans ma vie - mon œuvre

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