Ikéa, le petit pin suédois

Publié le par sab


    Après avoir implanté des magasins en Russie et en Chine –des marchés prometteurs-, le géant suédois Ikea a fait savoir, en octobre, qu’il n’envisageait pas actuellement d’en ouvrir en Inde « en raison de la réglementation très contraignante pour les entreprises étrangères ». Le groupe se contente d’y faire fabriquer des produits, sans contraintes -et surtout pas celle de syndicats-, chaque salarié étant payé 1,6 € par jour…

Extraits de : Le Monde Diplomatique, décembre 2006, pp.20-21, de Olivier Bailly, Jean-Marc Caudron et Denis Lambert.

410 millions de clients à travers le monde, 160 millions de catalogues distribués (devançant ainsi la diffusion de… la Bible) : Ikea, la multinationale du prêt-à-habiter, se porte bien. Et son chiffre d’affaires se maintient dans une impressionnante spirale positive : 3,3 milliards d’euros en 1994, 14,8 milliards d’euros en 2005. Soit une progression de plus de 400 %. Difficile de faire mieux. (…)

Phénomène exceptionnel pour une multinationale symbolisant à ce point l’uniformisation planétaire et le mercantilisme, Ikea parvient à esquiver les attaques des associations de consommateurs, d’altermondialistes et d’environnementalistes. L’exploit n’est pas mince. Il est vrai que la marque a réussi à nouer des liens particuliers avec des clients grâce à des prix imbattables, l’aménagement de coins-enfants dans ses magasins, un concept total pour trouver tout de suite tout (et de préférence ce dont on n’a pas besoin).

Pour illustrer l’union sacrée entre clients et entreprise, les anecdotes ne manquent pas. (…), une pétition a été lancée par des habitants de Mougins, une bourgade française : « Si vous aussi vous en avez plus qu’assez de passer 2 heures en voiture, rouler plus de 200 km (aller-retour), tout ça pour pouvoir faire vos courses dans un magasin Ikea, alors saisissez la chance (peut-être la dernière) qui vous est offerte de voir enfin s’ouvrir un magasin Ikea dans les Alpes-Maritimes ! ». Cela ne force-t-il pas l’admiration ? Des personnes qui lancent une pétition (plus de 2.000 signatures en août 2006 !), qui affirment leurs valeurs, qui se mobilisent… parce qu’il n’y a pas de succursale de la multinationale du meuble à 100 km à la ronde.

(…) Au total, 30 % du « made in quality of Sweden » proviennent du continent asiatique (1).(…)

Dès ses origines, les objectifs du groupe suédois furent de proposer des produits à « des prix extrêmement bas ». En 1976, dans son « Testament d’un négociant en meubles », le fondateur Ingvar Kamprad le déclarait : « Aucune peine ne devra être épargnée afin de maintenir ces tarifs au niveau le plus bas (…), ces bas prix toujours justifiés imposent donc d’énormes exigences à tous nos collaborateurs (…). Sans une limitation stricte de nos frais, jamais nous ne pourrons remplir notre mission. » (2)

Mais contrairement à ce qu’affirme Ikea, les bas prix ont eu –et ont toujours- un coût social considérable. Entre 1994 et 1997, 3 reportages des télévisions allemande et suédoise (3) ont accusé l’entreprise d’employer dans des conditions dégradantes des enfants au Pakistan, en Inde, au Vietnam et aux Philippines.

L’Asie n’a pas le monopole de l’exploitation « ikéenne » : en 1998, après la découverte de conditions de travail déplorables en Roumanie, le syndicat des travailleurs du bois et de la construction, l’International Federation of Building and Wood Workers (IFBWW), a menacé la multinationale d’un boycottage, qui déboucha in fine sur un accord entre le syndicat et le groupe.

L’IWAY – nom du code de conduite d’Ikea dans les domaines de l’environnement et des conditions de travail – exige ainsi comme fondement à toute collaboration l’absence du travail forcé et du travail des enfants. (…)

(…) En ce qui concerne le travail des enfants (sujet très sensible pour les consciences occidentales), Ikea a assurément éradiqué cette pratique dans « ses » usines, même si l’IWAY préfère se baser sur les législations locales et précise que « des législations nationales peuvent permettre le travail de personnes de 13 à 15 ans ou de 12 à 14 ans pour des travaux légers ».

Pour l’organisation des ouvriers en collectifs ou syndicats, ou le paiement des heures supplémentaires, c’est une autre affaire. Ainsi au cours d’un voyage, en mai 2006, dans un village proche de Karur, une ville textile indienne du Tamil Nadu, dans le sud-est du pays, nous avons cherché à rencontrer des salariés d’une usine sous-traitante. Shiva, la trentaine, voudrait répondre aux quelques questions du visiteur occidental, mais sa mère, vieille indienne aux cheveux blancs, est inquiète. Et si Shiva perdait son gagne-pain ? Son salaire représente la seule ressource de la famille, composée outre les 2 femmes du fils de l’ouvrière, un adolescent de 15 ans.

(…) Les conditions de travail ? A première vue, elles sont bonnes. Les locaux sont propres et aérés. Il y a les pauses-thé et un matériel de qualité. Enfin l’IWAY est affiché sur les murs de l’entreprise. Mais… En 2003, le syndicat hollandais FNV a commandé à l’organisation non gouvernementale (ONG) hollandaise Somo, spécialisée en audit social de multinationales, une enquête sur les fournisseurs d’Ikea dans 3 pays : l’Inde, la Bulgarie et le Vietnam. Les chercheurs y ont chaque fois rencontré les ouvriers de 3 ou 4 entreprises et ont réalisé des entretiens en dehors du lieu de travail. Ils ont visité les usines et discuté avec les cadres.

Les conclusions portaient sur 10 fournisseurs représentant environ 2.000 employés. Somo constatait alors : « Il y a encore à l’évidence de nombreuses violations du code de conduite Ikea dans les 3 pays et dans toutes les entreprises étudiées. » Les transgressions les plus fréquentes concernaient la liberté d’association, le droit de négocier collectivement, les salaires et les heures supplémentaires. Dans la pire des situations : pas de syndicat, travail 7 jours sur 7, salaire minimum non versé. Et, bien-sûr, personne ne connaissait ses droits ni les engagements de la multinationale du meuble.

De l’histoire ancienne ? De ce que nous avons pu constater en Inde en 2006, aucun syndicat n’existe chez les sous-traitants d’Ikea. Officiellement, leur présence est pourtant tolérée, mais, à en croire Shiva, ils ne seraient pas vraiment nécessaires : « Quand il y a un problème, nous nous réunissons et nous discutons. Habituellement pour recevoir des instructions sur la propreté des toilettes, par exemple. Et si j’ai une exigence, je peux la dire au responsable. » Est-ce la jeunesse de Xana et l’absence d’enfant à nourrir ? Toujours est-il que la réponse de cette ouvrière claque autrement : « Un syndicat ? Non, ils n’accepteraient pas. Et si des contrôleurs viennent dans l’usine, les patrons nous répètent les mensonges à sortir… »

La situation n’est pas exceptionnelle dans cette région. Chaque initiative syndicale est étouffée dans l’œuf. Comme toute multinationale s’installant en Inde, c’est bien ce type de situation qu’entendait trouver Ikea. Elle garantit des salaires particulièrement bas. Shiva nous dit gagner 2.300 roupies par mois (40,3 €). Elle paie 500 roupies (8,7 €) par mois pour se rendre en bus à son travail. Au final, ce revenu est-il suffisant pour vivre ? Shiva sourit pudiquement. Quand sa mère cuisine en face de la maison, la recette est toujours la même : « On mange simplement, de la soupe ou surtout de la sauce avec du riz. » Et la viande ? « Oui. Une fois par semaine, le dimanche ? Mais pas ce dimanche parce que c’est la fin du mois. » La rencontre se déroulait le 20 mai 2006.

(…) Autre ouvrière, Manjula, jeune mariée, nous dit gagner 2.360 roupies (41,4 €). Mais lorsqu’elle nous montre ses fiches de paie d’octobre 2005, à titre d’exemple, cette somme représente un montant brut (dans les 2 sens du terme d’ailleurs), dont il faut diminuer 2 assurances sociales et une assurance-vie. (…) Ainsi, Manjula a travaillé 24 jours en octobre et a touché 1.818 roupies (31,8 €). Tout en étant employée 6 jours par semaine, elle frôle le seuil d’extrême pauvreté. Et le tout dans le respect du code de conduite « ikéen ».

Pour gagner de quoi vivre, les ouvriers multiplient les heures supplémentaires. « Ils travaillent 12h par jour. Sans compter le temps de trajet, précise Maniemegalai Vijayabaskar, professeur assistant au Madras Institute of Development Studies (0). Pendant les pics de production, ils peuvent travailler jusqu’à 15h quotidiennement. »

Ikea essaie de réduire ces heures supplémentaires chez ses sous-traitants, mais la pression imposée tant par les délais de commande que par le besoin d’argent rend inévitable ce surplus de travail. Les 8h par jour s’étalent de 9h30 à 13h30 et de 14h30 à 18h30. Mais, au cœur d’un quartier populaire de Karur, Kalaya doit préciser : « Si vous faites des heures supplémentaires de 19h à 20 ou 21h, ils ne vous paient pas. Si on travaille jusqu’à 22h30, ils donnent 50 roupies en extra (0,87 €). Le travail supplémentaire se déroule généralement 2 fois par semaine. »

Travaillant au même endroit, Assam nous assure qu’il n’y a pas d’heures supplémentaires dans son entreprise. Le soir même, les machines tourneront la nuit et, postés à l’entrée, nous verrons des équipes entrant dans l’usine jusqu’à 20h. Preuve que les discours peuvent être lissés par les consignes et par la peur de perdre son emploi. (…)

En fait, pour Ikea, Shiva, Kalaya (…) sont des « coûts à strictement limiter ». D’autant que, pour remettre les commandes à temps, les sous-traitants sous-traitent à leur tour. Déjà inappliqué chez les fournisseurs directs d’Ikea, l’IWAY devient alors une abstraction complète. Aucun contrôle, aucune exigence, aucune limite, si ce n’est le délai de livraison.

Mais même chez les fournisseurs officiels, le contrôle du respect du code de conduite demeure extrêmement lacunaire. Qui mène ces audits ? Avant tout les 46 bureaux d’achats d’Ikea disséminés dans 32 pays, qui en réalisent l’essentiel (93 %). (…) Quant aux auditeurs externes, ils n’ont réalisé que 7 audits en 2004. La multinationale reconnaissait que ce nombre était faible mais assurait que « 2005 contrastera, avec un nombre élevé d’audits réalisés par des tiers (1) ». Le nombre « élevé » est désormais connu : il culmine à 26 audits sur les 1.012 réalisés…

De plus, ces quelques audits tiers relèvent en partie su système mis sur pied par Ikea. Les auditeurs ne peuvent publier leurs études, dont ils rendent compte directement et uniquement à la direction du groupe. Chaque contrôle, qui se déroule tous les 2 ans (tous les 6 mois ou chaque année pour l’Asie), prend entre 1 et 2 jours. Les 90 critères de l’IWAY sont alors passés au crible. A raison de 8h par jour, cela représente un point toutes les 10 minutes et 40 secondes. Comment vérifie-t-on qu’il n’y a pas de pression contre la formation d’un syndicat en 10 minutes ? Et pour les heures supplémentaires ? Et le paiement à temps des salaires ? Et le respect des pauses ? Et le travail forcé ? Le travail des enfants ? Simple. On demande au patron. On consulte les registres de l’entreprise. Ou pis, on demande à l’ouvrier dans son usine.

(…) Ainsi, Toneesh, contrôleur qualité, a vu 2 fois l’an passé les auditeurs d’Ikea : « Ils posent quelques questions, surtout sur la qualité des produits, pour vérifier la production. Ce sont des indiens de Dehli ou de Madras. Mais aussi des Européens. Ceux-là ne s’adressent qu’au plus haut niveau. A cause de la langue, les travailleurs ne peuvent pas directement parler avec eux. »

L’ouvrière Kalaya confirme : « Hier, un homme d’Ikea est venu. Il nous a montré une vidéo à propos de la préparation du produit de qualité. Et il a posé des questions, mais seulement à propos du produit. »

Du coup, la politique d’Ikea se cantonne à introduire quelques adoucissements dans l’exploitation chez les sous-traitants. Certes les salariés ont de l’eau filtrée à disposition, des gants, des toilettes séparées, et parfois même des pauses-thé. Mais boire le thé n’aide pas le travailleur à boucler ses fins de mois, et dès qu’apparaissent les vrais sujets sociaux – comme les salaires, la présence de syndicats, les heures supplémentaires – le ton, on l’a vu, est vite différent.

(…) D’un côté et comme le mentionne Vijayabaskar, « Ikea a fait supporter les coûts de sa politique sociale à ses fournisseurs ». De l’autre, elle peut valoriser son image par cet engagement sans frais, se maintenir avec une précision de métronome au-dessus du seuil de tolérance pour l’Occident : le travail des enfants.

Ces progrès sont d’autant plus facilement acquis à bon marché que les engagements de l’IWAY n’apparaissent guère contraignants. La prétendue responsabilité sociale d’Ikea ne parvient même pas à extirper d’une misère totale certains de ses employés. Pour réellement s’auto-proclamer « éthique », la multinationale devrait permettre une vue décente aux salariés. (…)

0-Cf. l’étude qu’il a cosignée, commandée par Oxfam-Magasins du Monde sur les fournisseurs d’Ikea : www.madeindignity.be

1-Ikea, « Social & environmental responsibility report 2005 ».
2-Propos issus du « Testament d’un négociant en meubles » repris in extenso dans la biographie autorisée de M. Kamprad : Bertil Torekull, Un design, un destin. La saga Ikea, Michel Lafon, Paris, 2000.
3-Le documentaire allemand Mattan est mentionné par Manuel Balza et Davor Radojicic, « Corporate social responsibility and nongovernmental organizations », Avdelning, Linköping, 30 janvier 2004. Les reportages suédois ont été cités par Susan Christopherson et Nathan Lillie, « Neither global nor standard : Corporate strategies in the era of new labor standards », University of Oxford, novembre 2003, et Lowry Miller, Piore Adam et Theil Stefan, « The Teflon shield : Trench war », Newsweek International, 12 mars 2001. Cf. également « Ikea accused of exploiting child workers », BBC, Londres, 23 décembre 1997.
Cf. aussi : « Un Ikea sinon rien ! », dossier « Ikea : la secte mondiale du kit », Courrier International, n°722, Paris, 2-8 septembre 2004.

 

Publié dans social

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article