Une enquête dérangeante

Publié le par sab

Le Monde Diplomatique, décembre 2006

En mettant en avant le cas providentiel de ce sémillant oisif, un certain Thierry F., qui publie ses Mémoires de « chômeur professionnel », un journal comme Le Point entend hisser à son acmé la poussée du divertissant scandale. Il existerait, tenez-vous bien, des individus sans scrupules capables de gagner leur vie aux crochets de la société, en se tournant les pouces pour la coquette rente de 430 euros mensuels (à peu près le montant du revenu minimum d’insertion [RMI]).

On comprend qu’il y ait de quoi décourager le plus modeste des travailleurs qui, à l’instar de M. François-Henri Pinault (dont le groupe possède l’hebdomadaire Le Point), doit au bas mot accumuler plus de 10 millions d’heures de travail en une année pour justifier ses émoluments (les 140 millions d’euros de dividendes perçus par M. Pinault durant l’année 2005 correspondent en effet à 10 millions d’heures de travail payées au salaire brut horaire médian des Français).

On comprend aussi qu’il faille quelques explications subsidiaires, pour nous expliquer non comment on peut dépenser 140 millions d’euros par an, mais comment on peut vivre royalement du RMI. Ce qui nous vaut de fait un encadré sur les « plus du RMI ». « Quand on est Rmiste, nous informe Le Point, on a aussi droit à : l’allocation-logement à temps plein ; la suspension de ses dettes fiscales ; l’exonération de sa taxe d’habitation, de sa redevance, de sa cotisation à la CMU [couverture-maladie universelle] ; l’accès gratuit à la complémentaire santé de la CMU ; la prime de Noël ; le tarif téléphonique social ; la réduction dans les transports, la gratuité des musées, diverses allocations supplémentaires (en fonction de son lieu d’habitation). »

A l’énoncé de tous ces privilèges, on se prend à regretter que tant d’envie pour les pauvres n’incline pas davantage de « collaborateurs » de l’hebdomadaire de Franz-Olivier Giesbert à franchir le pas. Une petite prime de Noël en plus, en échange d’un article du Point en moins, qui s’en plaindrait, à la vérité ?

Laurent Cordonnier.

[…] Une litanie de « petites phrases » et autres remontrances sentencieuses de nos hommes politiques à l’adresse des chômeurs a accrédité la thèse du chômage volontaire. Faut-il s’appesantir sur le rôle parfois trouble des médias dans l’orchestration d’un brouhaha redoutable visant à confondre les maraudeurs occasionnels du système d’assurance-chômage (cela existe forcément !), les fraudeurs patentés (comment éviter cela ?) et le grand banditisme (certes inquiétant). Cela vaut peut-être la peine de s’y arrêter, d’autant que l’opinion publique s’y laisse, semble-t-il, parfois prendre.

Mais on s’étonnera toujours que les quelques fraudes et autres rapines attirent davantage l’attention que les énormes économies réalisées par le système d’assurance-chômage lorsqu’il n’indemnise que 60 % des chômeurs (chiffres des Assedic, juillet 2006 : http://info.assedic.fr/unistatis). Par ailleurs, en supposant même que 10 % des dépenses de l’assurance chômage soient liées à des prestations indues (personne n’a jamais « sorti » une estimation si extravagante*), on atteindrait avec difficulté une perte pour les caisses d’assurance-chômage de 3 milliards d’euros par an… soit une somme très éloignée du montant de la fraude fiscale, estimée à 50 milliards d’euros par an pour la France. Curieusement, quand on vole l’Etat, il semble que cela soit moins grave. Il faut dire que les voleurs ne sont sans doute pas les mêmes.
* Au premier semestre 2006, 23.000 sanctions ont été prononcées à l’encontre des chômeurs « qui ne remplissent par leurs obligations ». Ce qui ferait au maximum 2 % de chômeurs « sanctionnés » en rythme annuel. Et encore, une partie d’entre elles feront l’objet de contestation. Cf. note du ministère du travail : « Bilan de la réforme du suivi de la recherche d’emploi » ; 31 octobre 2006.

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