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Buenos Aires, la fouille

Publié le par sab


Centre Carlos Gardel

Je me suis donc arrêtée quelques jours dans les environs de Buenos Aires, sur invitation de deux (jeunes) archéos argentins, Gustavo et Antonela. Pendant 5 jours, nous avons participé à la fouille d'un puits situé sur un ancien terrain appartenant à la Fuerza Aerea, force aérienne argentine. Ce terrain, sur la commune de Morón, est enclavé entre l'hôpital Posadas et le quartier Carlos Gardel, quartier pauvre ou villa miseria.

Le terrain est aujourd'hui envahi par les bulldozers et autres machines de chantier pour construire de nouveaux logements, d'où cette fouille. Comme je l'ai déjà expliqué, et bien que ce ne soit pas là le point central de l'activité tortionnaire, ce site a fait partie de la machine dictatoriale, et aujourd'hui foyer d'attention de la machine judiciaire pour tenter de réunir de nouvelles preuves : des agissements, de l'implication de certaines personnes, de la détention, torture et disparition de victimes toujours sans nom.

Nous avons contribué, ô joie ! ô bonheur !, non sans une certaine fierté pour la cause servie, à vider ce puits... mais quand on veut combler un puits et qu'on est à côté d'un hôpital, on utilise de préférence la décharge de ce même hôpital. Nous avons donc remué du flacon, de l'ampoule et de la seringue à en cauchemarder la nuit. Je n'ai jamais considéré l'archéo comme un métier sale, bien qu'on se roule dans la poussière, mais pour la première fois je me suis sentie insupportablement sale.

La fouille, c'était donc vidage de puits : température extérieure 35° et intérieure au moins 40 plus un taux d'humidité de 120 %... un vrai sauna. Puis tamisage du tout pour essayer d'en tirer des objets datés (emballages plastiques, flacons, monnaies). Nous avons quitté le puits le 4 février, descendu à environ 4 m sous le niveau du sol. J'apprends aujourd'hui qu'il n'a rien été découvert en lien avec le centre de détention, seulement un puits et son système d'alimentation en eau. La semaine du 6, Antonela et Gustavo attendaient la visite d'un juge qui, normalement, devait leur donner l'autorisation d'ouvrir un chantier depuis les souterrains de l'hôpital. Le fait est que le centre de détention Carlos Gardel comprenait un centre 'administratif', avec les bureaux de la Force Aerienne, relié par des tunnels souterrains à l'hôpital et à un 'chalet' (dont, j'avoue, j'ai pas demandé la fonction, mais qui devait être tout autant 'administratif' que l'autre). Le soupçon est que ces souterrains servaient à faire circuler les détenus, voire à les faire sortir à la surface pour être transférés à un autre centre, ou peut-être déjà morts pour faire disparaître leurs corps, et ce, à bonne distance des bâtiments. A suivre.

Quant au quartier en lui-même, un immense quartier en déshérance.. Auncune description possible, des bâtiments délabrés, des poubelles étalées partout où porte le regard, des carcasses de voitures, des clebs, et des gamins dans tous les coins... franchement stupéfaits d'apprendre qu'il fallait 10 années d'études (argentines) pour venir tamiser les poubelles de l'hôpital de leur quartier.

Vue de l'installation, et d'archéos en pleine pause maté. Les trous dans les toiles tendues tout autour de l'enclos ont été faits par les gamins du quartier pour pouvoir mieux voir (curiosear)..

Un peu déçue d'avoir seulement pu participer quelques jours, de ne pas m'être sentie vraiment au cœur du sujet, mais vraiment heureuse d'avoir un tout petit peu contribué à ce travail pour réécrire l'histoire comme elle s'est vraiment déroulée. Antonela raconte que de nombreuses personnes craignent toujours de témoigner, d'être surveillées voire écoutées, par micros ou sur leurs lignes téléphoniques. À ce jour une seule femme a temoigné de son passage (détention, torture) au centre Carlos Gardel sur les près de 5.000 personnes supposées y être passées. Généralement, les gens étaient transportés d'un centre à l'autre, il y avait ainsi un circuit de 3 centres dans ce secteur ouest de Buenos Aires, puis étaient relâchées, ou non. Encore aujourd'hui, surtout aujourd'hui, alors que la justice a enfin décidé de regarder cette page de l'histoire, les forces de l'ordre et les militaires s'évertuent à faire disparaître les preuves de leur culpabilité. C'est ainsi que la justice fait ici directement appel aux archéologues.
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