Argentine, un peu d'histoire

Publié le par sab

L'archéologie argentine au service de la justice

L'occasion m'est donnée de participer à une fouille réalisée à Buenos Aires dans le cadre des procès des responsables de la dictature (1976-1983). L'Argentine est en train de faire un grand ménage dans cette partie de son histoire, plus de 20 ans après. Et je suis en train de découvrir (oui je sais, il était temps.... mea culpa !) cette partie de l'histoire de l'Amérique du sud dont je n'avais jamais entendu parler, ...sinon au travers d'Hugo Pratt, encore... mais c'est une autre histoire. Rapidement, on se resitue :

Perón meurt en juillet 1974, sa troisième femme lui succède et la situation devient rapidement critique. En 1975, 700 personnes meurent, victimes du terrorisme. Le coût de la vie augmente de 335%, et les grèves ainsi que les manifestations en faveur de l'augmentation des salaires se multiplient. A la suite de crises ministérielles répétées et d'une rebellion avortée, en décembre 1975, une junte militaire, conduite par le général de corps d'armée Jorge Rafael Videla s'empare du pouvoir, le 24 mars 1976.

La junte prononce la dissolution du Congrès, impose la loi martiale et gouverne par décrets. Une répression très dure s'engage alors contre les mouvements d'opposition et se manifeste par des exécutions, la pratique de la torture et des disparitions. En 1977, la Commission argentine des droits de l'Homme, à Genève, accuse le régime de 2.300 assassinats politiques, quelques 10.000 arrestations et la disparition de 20.000 à 30.000 personnes, dont un grand nombre assassinées par la junte militaire et jetées en fosses communes.

La terreur régnait partout, avec une répression visant en priorité ceux/celles identifié(é)s comme subversifs : militant(e)s politiques, intellectuels, étudiants ou journalistes, éventuellement engagés dans la lutte armée, mais ayant tous en commun l'opposition au régime démocratique, puis au pouvoir exercé par la junte. On entend également par là, les familles, amis, connaissances plus ou moins proches de ces contestataires, les militaires utilisant alors la torture pour finalement trouver ces 'terroristes'. Les victimes de la torture et la répression au Chili ou en Argentine étaient très jeunes : beaucoup avaient moins de 25 ans quand ils sont morts. Les premiers temps de la répression, lorsque les gens disparaissaient, on les voyait réapparaître quelques temps plus tard accompagnés d'un commentaire officiel disant qu'ils avaient été tués lors d'une émeute ou en attaquant les forces de l'ordre. Peu à peu on s'est rendu compte qu'ils réapparaissaient tués d'une balle à l'arrière du crâne.

Lors d'une entrevue avec la presse, à la question posée à Videla par les organisations internationales de défense des droits de l'homme au sujet de toutes ces personnes dont on était sans nouvelles, il a simplement répondu : "ils ne sont plus là, ils ont disparu". Depuis lors on utilise le terme 'disparus' (desaparecidos) pour désigner les 30.000 victimes de la dictature.

De nombreux mouvements sont nés durant la dictature, dont le plus célèbre est celui des Madres de la Plaza de Mayo, mères de disparus, appelé ainsi parce qu'elles s'organisèrent et commencèrent à défiler sur la place de Mai, à Buenos Aires, en signe de protestation. Le mouvement s'est ensuite répandu dans toute l'Argentine, parfois même dans des petites villes où l'on voyait une seule femme marcher sur la place centrale. En signe distinctif, les mères portent encore aujourd'hui, en public, un foulard blanc sur la tête. Trouvez ici le lien vers le site (en espagnol !) bien fait retraçant l'histoire de l'organisation des madres de la plaza de mayo.

Il faut rappeler que la dictature ne s'était pas seulement abattue sur l'Argentine dans ces années difficiles. En fait, le coup d'état du général Videla n'était nullement isolé historiquement. Il s'inscrivait dans un plan de reprise en mains de l'Amérique latine décidé aux Etats-Unis sous l'appellation générale de « plan Condor », qui avait notamment intégré la formation au Panama (la sinistre « école des Amériques ») de quelques 80.000 militaires sud-américains sous la direction d'officiers américains, européens, et même d'anciens nazis. Le Plan Condor avait été mis en place par les dictatures sévissant dans les années 70 et 80 en Argentine, en Bolivie, au Brésil, au Chili, au Paraguay et en Uruguay pour coordonner leurs politiques répressives. Ce plan permettait aux services de renseignements intérieurs d'échanger leurs informations sur la dissidence et de faire "disparaître" des opposants aux militaires réfugiés dans des pays voisins.

Videla fut remplacé à la présidence, en mars 1981, par le maréchal Roberto Viola, lui-même destitué, en décembre 1981, par le commandant en chef de l'armée, le général Leopoldo Galtieri. En 1982, celui-ci ordonna aux troupes argentines d'envahir les îles Malouines (Islas Malvinas), une possession britannique revendiquée depuis longtemps par l'Argentine. Mais la Grande-Bretagne envoya une force militaire d'intervention dans l'océan Atlantique sud qui, au bout de trois mois, battit l'armée argentine et reprit possession des îles. Galtieri, alors discrédité, fut remplacé par le général de division Reynaldo Bignone.

Raul Alfonsi­n, le candidat radical, remporta l'élection présidentielle d'octobre 1983, la première jamais organisée en dix ans, et dans un contexte économique très difficile, caractérisé par une dette extérieure sans précédent et une inflation supérieure à 900%.

Ce qui est particulier à l'Argentine, c'est que, à la différence de la deuxième guerre mondiale chez nous où les tortionnaires nazis ont été jugés ou sont partis en exil (..en Argentine...), les tortionnaires argentins continuent de mener une existence normale et intégrée dans la société. Ils n'ont pas été jugés et condamnés pour leurs crimes, mais au contraire amnistiés quelques années après ce qu'on a appelé le « retour de la démocratie »...

Mise en lumière :

Mardi 14 juin 2005 (LatinReporters.com)

La Cour suprême d'Argentine a déclaré mardi inconstitutionnelles les deux lois d'amnistie qui ont empêché de poursuivre en justice plus de mille militaires et policiers impliqués dans la répression politique, avec atteintes aux droits de l'homme, sous la dernière dictature.

Le verdict, appuyé par 7 des 9 juges de la Cour (une voix contre et une abstention), permettra d'ouvrir ou de relancer de nombreux procès empêchés ou gelés par les lois du "Point final" (1986) et du "Devoir d'obéissance" (1987), approuvées par le premier gouvernement démocratique qui succéda à la dictature, sous la présidence de Raul Alfonsin.

Leader de l'Union civique radicale (UCR, sociale-démocrate, membre de l'Internationale socialiste), Alfonsin estimait que la pression de l'armée, dont des éléments se mutinaient, ne lui laissait pas le choix.

La loi du "Point final" fixait une limite temporelle aux poursuites. Celle du "Devoir d'obéissance" exemptait de responsabilités dans la répression les militaires qui avaient obéi à des ordres supérieurs.

Entre 11.000 -selon des sources officielles- et 30.000 personnes -selon des organisations humanitaires- ont péri ou disparu en Argentine pendant les sept années de la dictature militaire, la plus sanglante parmi celles qui dominaient de nombreux pays d'Amérique latine dans les années 1970 et 1980.

Les parents de victimes et leurs avocats soulignent l'importance de l'annulation des lois d'amnistie pour éviter l'impunité de violations de droits de l'homme commises dans le passé, vu que la nouvelle Cour pénale internationale de La Haye n'est pas habilitée à connaître de crimes contre l'humanité commis avant juillet 2002, date de son installation.

En août 2003 déjà, sous l'impulsion du nouveau président péroniste Nestor Kirchner, investi chef de l'Etat trois mois plus tôt, le Parlement argentin avait aboli les deux lois d'amnistie. Le verdict de la Cour suprême était toutefois nécessaire pour débloquer les procédures en justice.

Diverses sources estiment que 1.000 à 1.500 militaires et policiers (en 2003, on les évaluait généralement à plus de 2.000), dont 10% seraient encore en service actif, pourraient être cités à comparaître devant les tribunaux, risquant l'emprisonnement pour implication présumée dans des assassinats, disparitions, tortures et autres crimes contre l'humanité.

Les chefs de la dictature emprisonnés en 1983 et condamnés en 1985, donc avant l'adoption des lois d'amnistie, furent graciés en 1990 par le président péroniste Carlos Menem. Plusieurs d'entre eux, dont le général Jorge Videla, ex-président-dictateur aux arrêts à domicile, sont toutefois retombés sous le coup de la justice pour rapt de bébés, délit que l'Argentine considère imprescriptible et pour lequel ils n'avaient pas été jugés.

Le 19 avril dernier, la justice espagnole, qui se prévaut d'une compétence universelle en matière de droits de l'homme, condamnait à 640 ans de prison l'ex-capitaine de corvette argentin Adolfo Scilingo, reconnu coupable d'avoir jeté vivants dans l'Atlantique, du haut d'un avion, 30 opposants à la dictature.

Venu à Madrid en 1997 et se croyant protégé tant par les lois d'amnistie que par la distance, Scilingo avait été incarcéré -et il l'est donc toujours- sur ordre du célèbre juge espagnol Baltasar Garzon.

C'est donc dans le cadre de ces nouveaux procès pour crimes contre l'humanité que s'inscrit la fouille, quasi un travail de police en quête d'arguments supplémentaires pour la justice, pour les familles, pour les survivants. Cette fouille a lieu dans un des anciens centres de détention clandestins, autrefois nombreux mais qu'on s'est empressé de détruire après la fin de la dictature. Travail de mémoire pour un génocide national. Il n'est pas une famille en Argentine qui ne compte au moins un disparu.

Et pour en revenir à Hugo Pratt, dessinateur, entre autres de Corto Maltese, il vint entre 1952 et 1960, vers l'âge de 25 ans, faire ses premiers pas de dessinateur de BD sur le sol argentin, avec l'équipe italienne de L'asso di picche et, à cette occasion, réalisa les crayonnés des histoires de Hector Oesterheld. Auteur très connu de BD, celui-ci fait aussi partie des 30.000 'disparus'.

Publié dans ma vie - mon œuvre

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