Le bonheur

Publié le par sab


L'amour, la culture et Carrefour

On prend les mêmes et on recommence. Il était une fois un joli conte de fées où la fée suicidaire rencontre un prince charmant alcoolique, leurs enfants anémiés sont confiés à la DDASS tandis qu'ils survivent dans une cage d'escalier. Ils se marièrent afin que la fée obtienne la nationalité française, eurent beaucoup d'enfants qui leur furent tous retirés, puis divorcèrent avant le suicide du prince, miné par ses dettes de jeu. Si toutes les histoires étaient aussi belles, on aurait une idée différente du bonheur. Et on pourrait faire des tas de téléfilms pour la 6. Le culte du bonheur qui sévit de nos jours est une maladie dangereuse et sous-estimée : on assiste à une course perpétuelle au rendement de bonheur. Ceux qui ne sont pas heureux sont des parias, et par peur de la contagion, il est préférable de les tenir isolés. Le problème majeur réside dans le fait qu'on parle d'un bonheur qui tombe, et non pas d'un bonheur qui pousse. Le bonheur est une jolie plante qui se cultive, le bonheur n'est pas une goutte de pluie qui tombe au hasard. J'ai appris qu'il faut provoquer le destin, lui tendre des embuscades et autres crocs-en-jambe. Il faut piéger son bonheur, l'apprivoiser et l'élever. Toujours être en traque de son propre destin, tireur embusqué de sa propre histoire.

Le malheur fait fuir les gens comme la peste, à croire qu'il s'attrape dans un regard. Il nous faudrait tout posséder, être heureux, avoir une vie active et bien remplie, sans rien donner en retour. Il faut donner pour recevoir, c'est inévitable et immuable. De plus en plus, les gens refusent de donner aux autres de peur que ça ne leur enlève, à eux, quelque chose. Comme si un sourire ou un merci vous retirait de la joie à peine exprimés. Un sourire donné équivaut souvent à bien plus : un rayon de bonheur dans le regard des autres. J'ai l'impression que les gens sont étonnés lorsqu'on est poli et courtois avec eux, et stupéfaits lorsqu'on est prévenant. Les gens gentils deviennent presque louches : c'est curieux de donner sans rien attendre en échange.(...) La gentillesse effraie. Nous vivons dans un monde où rien n'est gratuit, la prévenance n'en est ainsi une pratique que plus douteuse. Les gens sont méfiants, ils se retranchent derrière tout et n'importe quoi pour éviter tout contact avec les autres (...) Et, vraiment, lorsqu'on paraît bienveillant envers quelqu'un, inévitablement il y a cette espèce de réaction d'incrédulité, puis presque immédiatement de méfiance : "c'est de la pure gentillesse ? que va-t-il me demander en échange ?". Tout se monnaye.

Le monde comme il va dans nos sociétés est un cas désespéré, plus rien ne le sauvera de cet esprit du profit, de l'individualisme forcené, des faux-semblants. Alea jacta est comme disait l'autre...

On en arrive à se demander si l'amour même ne pourrait pas s'acheter. Partout on nous rabâche que le bonheur s'achète en libre-service, en supermarchés, pharmacies, et points de vente agréés, mais l'amour ? Petit à petit on cherche aussi à nous faire croire qu'il en est de même avec l'amour : tel string rend plus aimable, telle crème, tel shampooing... l'amour est une marchandise comme les autres, ni plus ni moins. En fait, si. L'amour peut aussi faire les unes des magazines féminins, et masculins de plus en plus. L'amour, et de préférence le sexe, parce que c'est plus vendeur : avoir une certaine activité sexuelle c'est être en bonne santé, jeune généralement, bref tout-à-fait culturellement correct. Le sexe est devenu la première qualité que quiconque doit posséder. Le jour où on fera un tel battage pour des bouquins et de la culture en général, je me coupe les deux mains. Imaginez : le parfait amant serait celui qui possèderait Nietzsche et Kant dans sa bibliothèque (et les aurait lus...!), Platon, et je ne sais encore quel film... Il y aurait des séances collectives de rattrapage : diffusion d'une pellicule chaque soir dans les clubs de remise en culture, lecture un soir sur deux de poèmes et proses du monde entier, devoirs d'écriture, résumés et analyses d'œuvres... Là, le monde ne parlerait plus de cul que pour les rimes. On appelle ça utopie. C'est beau d'avoir des idéaux, pas très utile, mais beau.

Mon idéal immédiat serait de vivre sur une île déserte, et d'y avoir toute la lecture que je souhaiterais, à commencer par un bon dictionnaire. S'il n'y avait qu'un seul bouquin au monde que je puisse emporter avec moi, ce serait un dico. Et puis j'en profiterais pour écrire ma biographie, vu que j'aurais personne à qui parler, je converserais avec mes pages blanches. Comme j'aurais toute l'éternité je pourrais peaufiner un pavé de douze mille pages dont personne ne connaîtrait l'existence et qui se perdrait dans un ouragan après ma disparition.

En attendant, je contemple la misère humaine se débattre, se maquiller, et s'enfoncer. Se donner des airs épuise les énergies. Ces énergies qui devraient se concentrer dans la lutte pour sortir de cette misère tout autant économique, physique, que culturelle. Nous faisons de l'anémie culturelle.

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Publié dans Pensées

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